L’appartement n’avait pas changé ; il respira.
Peut-être s’était-il attendu à une fouille
en règle, tiroirs jetés par terre et matelas retourné,
comme on le voit dans les films et parfois même en vrai…
Rien sur le répondeur. Il essaya à nouveau le numéro
de Miriam. Toujours rien. Son cœur_ biologique_commençait
à s’emballer, il tournait en rond comme un idiot,
se mordillant la peau des doigts, celle qu’on n’arrête
pas de torturer, près de l’ongle. Miriam lui avait
conseillé… Lui-même avait appris se méfier,
après le coup de la voiture… Il resta une seconde
de plus près de ses sacs de voyage, comme perdu au beau
milieu d’une gare, puis courut vers la porte. Ca n’était
plus une morte qu’il fallait retrouver : plus le temps de
gribouiller des poèmes dans sa tête. Wilson courait
dans le hall de l’immeuble, et pour la première fois
peut-être, il se sentait présent, tout entier dans
l’instant, réveillé.
Le 321, comme on aurait pu s’y attendre, était fermé
dans la journée. Il n’ouvrait qu’à vingt
heures. « Tu parles d’une chance que j’ai »,
marmonna Wilson en se rongeant la peau des doigts… «
Miriam est en train de se faire torturer, si elle est encore en
vie, tout ça pour m’avoir parlé, pour avoir
essayé de m’aider, et, moi, foutu connard incapable
même de me rappeler ma jeunesse ! » Il regarda le
rideau de fer, encore plus glauque qu’un rideau de fer d’habitude,
la petite rue dans la paix de midi… Un jeune homme sortait
de l’immeuble voisin ; il se rua vers la porte :
« Oh, merci bien, j’oublie toujours le nouveau code
! », s’écria-t-il en bousculant l’autre
avec empressement.
« Toujours le même depuis trois ans », grommela
l’intéressé avant de reprendre son chemin
sans plus d’inquiétude.
Wilson se retrouva là où il l’espérait
: une cour pavée, qui devait communiquer avec l’arrière-cour
du bastringue. Midi : la loge du concierge était fermée,
le propriétaire invisible. La chance tournait… Au
moins pour l’instant. Il s’avança dans la cour,
le regard dirigé vers la gauche ; et respira. Un simple
muret séparait les deux cours.
« Maintenant, mon pépère, c’est là
que tu vas regretter ton régime whisky-clopes ; ah, ça
suffit pas de s’envoyer des films d’arts martiaux
en boucle ! Encore faut-il—ouille !—savoir grimper
! »
Pendant ce monologue, Wilson avait entrepris l’ascension,
priant farouchement tous les dieux en qui il n’avait jamais
cru pour qu’aucun voisin, ou concierge, ou autre, ne déboule
à l’improviste et n’appelle, qui les flics,
qui le SAMU. Les genoux brûlés, écorchés
au contact du mur, les mains endolories, il se retrouva assis
au sommet ; pas le temps d’admirer le paysage, ni de planter
un drapeau. Il descendit assez rudement ; ce fut improvisé,
mi-rampé, mi-sauté, et même un obscur moinillon
de Shaolin n’aurait pas été fier de lui.
Il se retrouva dans l’arrière cour du 321, obscure,
déjà encombrée de poubelles… aucun
moyen de dénicher un indice dans ces trois mètres
carrés poisseux, et il regrettait déjà d’être
venu, quand, cherchant par terre en tâtonnant, il aperçut
un objet fin, brillant, qui ressemblait à un bout de fil
métallique. En l’élevant à la lumière,
il découvrit des maillons délicats, de loin en loin
sertis d’une pierre—sans doute du verre coloré—un
bracelet de femme. Cette fois la coïncidence était
trop grosse ; Wilson tournait et retournait le bijou dans sa main
moite. Il se sentait fiévreux. Ce bracelet appartenait
à Miriam. Ils l’avaient piégée, comme
ils avaient dû piéger Geneviève, pauvre fille
paumée en quête d’on ne savait quoi—elle-même
devait l’ignorer. Une certitude peut-être, qu’elle
n’avait pas perdu la mémoire, qu’un jour elle
redeviendrait la belle fille rieuse de la photo.
« Tu divagues, mon vieux, tu recommences, fais quelque chose,
ou bientôt il ne restera de Miriam, aussi, qu’une
photo, pas même un nom de fleur… »
Il regarda à nouveau autour de lui, cherchant machinalement
le chemin qu’avaient bien pu suivre ces salauds, dans une
cour sombre et sans issue visible. A nouveau, il fit l’aveugle,
tâtonnant sur les murs à la recherche d’une
prise quelconque, d’une ouverture, un indice, n’importe
lequel… Une surface froide, lisse. Du métal. Levant
les yeux, Wilson comprit que la porte correspondait à l‘arrière-salle
du 321, ou aux cuisines… Ou peut-être une cave. De
plus en plus glauque. Il réfléchit, retenant sa
respiration. Ce n’était pas le moment de tambouriner
sur le fer—pas de poignée—en gueulant comme
un imbécile, alors que Miriam et ses ravisseurs étaient
sans doute à l’intérieur. A moins, bien sûr,
qu’ils ne l’aient déjà tuée.
Il déglutit bruyamment, et la salive faillit prendre le
mauvais chemin.
« Mais non, triple connard, ils ne l’ont pas tuée,
puisque c’est toi qu’ils veulent. Ils pensent que
tu en sais beaucoup plus long que les flics, et qu’ils doivent
te zigouiller. Miriam leur sert d’appât. »
Il respira à fond deux ou trois fois ; il allait devoir
se jeter dans la gueule du loup, et il le savait ; au moins ça,
c’était net. Il n’allait surtout pas reculer,
mais il n’avait rien d’un héros, et ce n’est
pas les acteurs volants de Hong-Kong qui pourraient l’aider.
Heureusement, parmi ses maigres possessions, il lui restait un
antique portable à la batterie fantasque. Inventant à
nouveau une série de prières pour qu’il veuille
bien marcher, conscient de courir contre la montre, il composa
le numéro du commissariat que lui avait laissé Boucher.
Après un entretien dramatico-comique avec le commissaire
(entre vociférations incrédules et molles demandes
de précisions), Wilson raccrocha sans savoir s’il
pourrait compter sur son aide. Peu importait ; il n’avait
que trop tardé maintenant. Il éteignit son téléphone,
se dirigea vers la porte en se demandant comment il arrivait encore
à respirer, et commença à marteler le métal
avec les poings.