Quand Wilson émergea, il ressentait encore une vague
nausée. Le pire n’était pas la douleur au
bras, mais l’impression qu’on lui creusait patiemment
l’intérieur de la tête, à l’aide
d’une grande cuiller. Il y avait beaucoup d’allées
et venues dans la chambre d’hôpital surchauffée,
et c’est ainsi qu’il apprit qu’on l’avait
opéré, que c’était sans gravité,
que la balle lui avait seulement (il savoura ce "seulement")
cassé le bras.
Il ne tarda pas à voir apparaître à son chevet,
comme un Père Noël bourru, la silhouette massive du
commissaire Boucher. Il n’avait rien apporté (cela
aurait aussi étonné Wilson) ; il se contentait de
se tenir debout près de lui. L’hôpital, apparemment,
le mettait mal à l’aise.
« Alors, Crow, on se répare ? », grommela-t-il
en guise de préambule.
« On essaie, commissaire, on essaie », répondit
Wilson.
« J’ai du neuf pour vous, c’est pour ça
que je suis venu. Vous savez, avec la bouteille que j’ai,
je connais la Morgue comme ma poche, et les suspects ou les témoins
cuisinés sur leur lit d’hôpital, merci, j’ai
déjà donné. Mais j’ai jamais pu m’y
faire. Enfin bref ; on a pincé les types qui vous ont tiré
dessus. »
Wilson avait la bouche sèche.
« Est-ce que ce sont les mêmes qui…
- Qui ont descendu Geneviève Lehmann ? Oh oui. Soyez sûr
de ça. Ils ont avoué cette nuit. »
C’était étrange, cette conversation au milieu
d’une chambre où ils n’étaient pas seuls
(Wilson avait un voisin), à portée d’oreille
de tous. Le secret de Wilson n’avait plus de valeur, à
présent. Si tant est qu’il en ait eu une.
« Mais quel rapport entre Geneviève et ces types
? Des maquereaux, c’est ça ?
- Ouais », grommela Boucher, visiblement intrigué
par le fait que Wilson appelait la morte par son prénom.
« Mieux vaut m’écouter depuis le début
sans m’interrompre, Crow. Ca fait trois jours que je remâche
cette histoire, et j’ai besoin de m’en débarrasser.
»
Wilson essaya de secouer sa torpeur pour se concentrer. Il allait
enfin savoir.
« Le 30 septembre à 22 heures, Geneviève Lehmann
a été aperçue par des témoins, au
321. Elle était assise à une table, ne touchait
pas à son verre, et se triturait le poignet sans cesse—quand
elle ne regardait pas sa montre. Environ une demie heure plus
tard, un des serveurs l’a appelée, et elle s’est
dirigée vers le fond, comme si elle allait répondre
au téléphone. Simplement, elle n’est jamais
revenue de son coup de fil. »
Wilson baissa la tête ; puis, un éclair d’angoisse
le traversa, il se redressa dans son lit.
« Et Miriam ? », demanda-t-il brutalement.
Boucher secoua la tête, avec une douceur inhabituelle, et
Wilson, les yeux embués de larmes, se laissa retomber sur
l’oreiller.
« Ca va aller ? Je peux continuer plus tard si vous préférez.
»
Mais il secoua doucement la tête, comme l’avait fait
Boucher. Le commissaire avait raison. Autant se débarrasser
de tout, tout de suite. De liquider le chagrin et la culpabilité
en quelques minutes, même si c’était illusoire.
« Parce que j’ai aussi à vous parler de la
petite Miriam. Lehmann et elle se connaissaient—assez bien,
assez pour copiner entre paumées—, et assez mal pour
que Miriam croie que Lehmann était une pute de haut vol—une
escorte, comme elles appellent ça. Mais, bien sûr,
la petite se trompait. On sait maintenant que Lehmann, paumée
et insomniaque, était inscrite, sous le nom de Pensée,
à un nombre impressionnant de clubs de rencontres. Cela
dit, nous ne savon pas exactement si elle allait jusqu’au
bout de ces "rencontres" ou si elle se contentait de
les fantasmer. En tout cas, la concierge, rue Popincourt, et les
voisins, n’ont rien constaté qui irait dans ce sens…
Toujours est-il que Miriam s’est confiée à
Geneviève-Pensée ; elle lui a raconté ses
malheurs. Miriam ne rapportait pas beaucoup à ses "patrons"
; elle n’attirait pas assez les clients, et avait des horaires
trop irréguliers ; une fois là, une fois pas, mais
ils la gardaient, je pense, parce qu’elle savait trop de
choses. C’est aussi ce qui l’a tuée, remarquez.
Mais avant ça encore, ses "patrons" la battaient
comme plâtre après chaque absence, ou chaque absence
de paie… Et c’est aussi ce qui a tué Geneviève
; les confidences de Miriam ont bouleversé la pauvre fille.
Elle ne s’imaginait pas que les choses pouvaient se passer
de cette façon… Elle voulait "faire quelque
chose", comme on dit. Oui, mais quoi ? Appeler la police
? Miriam en avait peur. Contacter une association ? Ca leur paraissait
bien hasardeux,et d’ailleurs où se renseigner ? Dans
les Pages Jaunes ? Et cette pauvre Geneviève Lehmann n’a
rien trouvé de mieux que de faire chanter les types…
Elle les a retrouvés, avec l’aide de Miriam ; rendez-vous
a été pris au 321, ils devaient apporter l’argent…
Elle s’est jetée dans le piège la tête
la première. »
Wilson ferma les yeux et libéra des larmes qui, curieusement,
le soulageaient. C’était atroce à dire, mais
l’idée de cette mort, le fait de pouvoir l’imaginer,
donnaient couleur à l’image de Geneviève,
lui prêtant une étrange vie. Le narcisse était
une paumée d’un soir,qui avait marqué ses
souvenirs comme un révélateur photographique. Geneviève
était la morte du bois, la seule, l’image, effacée
et cruellement griffée, de sa jeunesse. C’était
fini, et Cynthia l’exprima très bien elle aussi,
en venant déposer à son chevet une gerbe de narcisses.
Gage de rupture, hommage aux morts.
(A SUIVRE...)