EPILOGUE
Le temps est plutôt frais pour un printemps, comme souvent
à Mailly. Quand on en a assez du chef-lieu voisin et du
cinéma, il reste peu d’endroits où flâner,
à dix-sept ans. Ou peut-être, les chemins creux qui
serpentent autour de la forêt. Geneviève s’y
trouve aujourd’hui, à moitié seule, à
moitié triste. Elle s’apprête à quitter
sa famille et commencer des études, pour échapper,
dit-elle, à une existence de femme au foyer. Sa robe blanche
semble empesée sur son corps mince, ses cheveux blond-roux
jouent à cache-cache avec le soleil, qui troue par endroits
les feuilles des arbres, et les fait danser en cercles noirs sur
le sol.
Elle ne se retourne pas, difficile de savoir si elle le nargue
ou pas. C’est toujours difficile de savoir, avec Geneviève.
Ils ont commencé la promenade en se tenant par la main,
rien à dire, icône parfaite et chaleureuse d’un
couple uni ; et puis, elle a lâché sa main, par humeur,
ou caprice, allez savoir. C’est ce qui agace Wilson le plus
souvent, et l’inquiète, bien qu’il se répète
en lui-même, avec un cynisme laborieux pioché dans
Balzac :
« Quelle importance ! Est-ce que j’y tiens ? »
Il la rattrape, et glisse un bras autour de sa taille, juste pour
voir comment elle va réagir. Elle a un petit rire gloussé,
qu’elle retient avec peine (elle boudait alors, c’est
ça), et se dégage, lui fait face, cabriole et court
à l’envers, comme une petite fille.
« Tu n’as pas besoin de faire tout ce cirque, tu sais
», lui dit-il. « On ne se connaît pas d’hier,
ma belle.
— Pourquoi es-tu grossier ? Ca ne sert à rien non
plus, tu sais.
— A quoi pensais-tu ?
— Quel despotisme, mon cher ! Et si je ne vous répondais
pas ?
— Oh, fais comme tu veux ! », grommelle un Wilson
renfrogné. Les femmes, avec leur manie de tout brouiller,
de faire un roman de cinq cents pages autour d’un pauvre
mot ; les femmes, pense Wilson du haut de ses dix-sept ans, mais
elle surtout. Difficile de comprendre Geneviève.
« Tu n’es pas fâché, dis, Wilson ? Je
plaisantais, c’est tout. Je sais, c’est bête
; alors, tu veux encore savoir à quoi je pensais ?
— Mais non, tu es libre. Je ne vais pas contrôler
tes pensées quand même !
— Si tu veux savoir, je pensais à mes études…
Et toi, tu as décidé où tu vas, après
le bachot ? »
Silence. Attention, pense Wilson, voilà du nouveau, elle
ne m’a jamais questionné sur mes études, elle
qui veut toujours tout savoir ; prudence…
Chose étrange, Geneviève n’insiste pas. Ils
avancent un moment sans parler, pendant que les oiseaux et la
brise se chargent de la bande-son ; les nuages défilent,
impériaux, indifférents aux minutes qui passent
et aux deux fourmis qui s’agitent, là en bas.
Wilson rejoint Geneviève, et réussit cette fois
à l’enlacer sans qu’elle s’enfuie. Il
la presse contre un arbre pour l’embrasser, et elle se laisse
faire. C’est chaud et doux, c’est banal et sublime,
un moment de soleil. Puis elle se dégage et, sans le regarder,
dit très vite :
« Tu ne m’aimes pas.
— Encore ! Mais j’entends ça cent fois par
jour, enfin ! Tu ne pourrais pas changer un peu, et dire que je
t’aime ? » Wilson a un peu froid au cœur, parce
que ce n’est pas tout à fait vrai, mais ce serait
cruel de le lui faire comprendre…
« Pas assez », dit-elle, et elle ne semble pas fâchée,
ni triste, mais dans ses pensées, comme souvent. «
Pas assez. »
Soudain, ils entendent un bruit derrière les arbres ; un
couple surgit en riant et déboule sur le sentier. Ils se
connaissent vaguement tous les quatre, ils vont parfois au cinéma,
ensemble.
« Le premier au grand chêne ! »
Et tous se mettent à courir comme des gamins, comme s’il
n’y avait pas, devant eux, un horizon complexe, fait de
déceptions et de joies déroutantes, d’idéaux
à rogner et de petits plaisirs quotidiens. En place pour
la photo. Geneviève sourit, prisonnière de l’image
et du soleil, confiante malgré tout dans un avenir qu’elle
veut très grand, très très grand, qui ne
sera jamais assez grand.