Etrange, le bureau du commissaire Boucher paraissait plus grand que l’autre jour ; changement de temps. Le jour était plus pâle et moins bleu. On respirait davantage. Profitant de la fraîcheur, Wilson avait mis à exécution son projet absurde. Il n’en pouvait plus. Il devait savoir, n’importe quoi, disposer du moindre élément tangible, fût-ce un lambeau de vêtement, un cheveu, une larme de sueur. Il avait suivi sans les voir les couloirs trop propres du commissariat, au milieu des boiseries toc qui ornaient les murs et les fenêtres. On l’avait admis tout de suite quand on avait su pourquoi il venait. Le commissaire le regarda du coin de l’œil et l’invita à s’asseoir.
« - Je vous écoute, Monsieur Kro. »
Wilson se sentait d’humeur à jouer, ce jour-là.
« - Crow, bon Dieu ! Crow ! Corbeau ! Raven ! Edgar Poe !
- Pardon ?
- Rien… un passage à vide.
- Vous vous sentez bien ? », demanda le flic, l’air méfiant. « Vous voulez un verre d’eau ?
- Merci.
- Dans ce cas, puis-je savoir ce qui vous amène ? »
Wilson se retrouva en train de chercher ses mots, pendant que son regard se baladait entre les étagères métalliques, les stores, et le ciel pâle. Boucher l’observait à la dérobée et semblait se demander à quel point il pouvait être cinglé.
« - Comme je l’ai dit au secrétariat, à l’entrée, je me rappelle un fait concernant l’affaire de la femme assassinée dans le bois. Vous vous rappelez ? C’est moi qui ai retrouvé le corps. »
Le regard du flic s’alluma.
« - Assassinée dans le bois, c’est intéressant ! Alors comme ça, selon vous, elle a été assassinée dans le bois et pas ailleurs. On n’a pas pu la tuer ailleurs, puis transporter son corps ? Hm ? Cigarette ? »
Wilson se sentit rougir.
« - Merci, j’ai arrêté. C’était… c’était façon de parler, vous savez. Moi j’ai trouvé son corps, c’est tout. »
Il gratta sa joue mal rasée.
« - Ca doit se voir que je suis célibataire », pensa-t-il.
Le commissaire secouait son allumette, en continuant à le fixer.
« - Alors, qu’aviez-vous à me dire ?
- Eh bien, je ne suis pas très sûr, mais… je crois que c’est elle ; je l’ai… hem, je l’ai, enfin, raccompagnée, un soir…
- Vous avez couché ensemble ? » L’œil du flic était neutre à présent, vide de toute curiosité carnassière. Mais Wilson n’était pas dupe. Ce fils de pute devait boire ses paroles, et rigoler gras, comme un porc. Il leva les yeux.
« - A votre avis ?
- C’est moi qui pose les questions, ici. Vous avez couché ensemble, oui ou non ?
- Oui. »
Boucher se carra dans son siège, frottant l’une contre l’autre ses mains jointes. Roses et luisantes.
« - Alors, reprenons du début. Vous avez couché avec elle et vous avez oublié son visage ?
- Ca ne vous est jamais arrivé ? », riposta Wilson, à bout de patience. Le flic le regarda d’un air ahuri, avant de partir d’un rire énorme.
« - Un peu facile, vous ne trouvez pas, M.Crow, de retourner contre moi les questions que je vous pose ? Ce peut être dangereux, aussi, et nous manquons de temps. Le nom de cette femme ? » De son stylo déjà levé pour écrire, il ponctua « nom ».
Wilson, les joues en feu, décida d’être ridicule jusqu’au bout.
« - Liliane ou Gentiane, ou peut-être Eliane, je ne sais plus, elle parlait à voix basse. » Il dit tout d’une traite, le nez baissé. Le flic ne se tenait plus de rire. Une main agrippé à sa bedaine tressautante, il écrivit les trois noms, et l’instant d’après il était calmé.
« - Tout cela ne tient pas debout, M. Crow », dit-il avec douceur.
« - C’est tout ce que j’ai », reprit Wilson, lassé.
Sans préambule, le commissaire lui colla sous le nez un objet rouge, carré, qu’il n’identifia pas tout de suite.
« - Peut-être vous êtes-vous rencontrés dans ce bar… »
Wilson tendit la main vers la pochette d’allumette, mais le flic la mit hors de portée. Sur le carton rouge, des caractères dorés, le 321—adresse et téléphone. Il tressaillit, respira ; enfin quelque chose à quoi se raccrocher ! Il secoua la tête, dissimulant sa joie.
« - Je ne connais pas, non. »
Boucher soupira.
« - Ils n’étaient pas plus bavards, là-bas. Tant pis. Alors, s’il vous plaît, revenons-en à cette femme. »
Wilson, tout occupé à noter mentalement l’adresse du bar, cligna des yeux.
« - Vous l’avez revue ?
- Non.
- Vous ne l’avez vue qu’une nuit ?
- Oui.
- Où vous êtes-vous rencontrés ?
- Dans la rue, je crois. Elle était paumée. Elle dormait où elle pouvait. J’avais bu.
- Vous êtes allés chez vous?
- Oui.
- Vous n’avez pas changé de domicile depuis ?
- Non.
- C’était il y a combien de temps ? »
Wilson baissa la tête. Comme s’il pouvait se le rappeler !
« - Mettons un an », hasarda-t-il.
« - Elle est repartie au matin ? »
Wilson se passa une main sur le visage.
« - Je dormais. Elle a dû en profiter pour partir. Elle ne m’a pas réveillé.
- Je vois. » Et de fait, cela avait l’air vraisemblable. Wilson les connaissait trop bien, ces petits matins de papier mâché où l’on se réveille seul, avec une obsession. Un parfum.
Boucher prenait des notes, doigts boudinés sur le calepin à carreaux. Wilson s’efforçait de garder ses idées en tête, les données précises—un morceau de carton rouge--, les pensées ou semblants de souvenirs. Il se sentait comme un voyageur à la dérive, sur terre ou mer—n’importe. Toujours dans le flou, brouillard d’eau, mirage. Les allumettes, pochette rouge—lettres d’or. Sa seule certitude.
« - Je ne vous retiens pas… »
Wilson se préparait—il ne fallait pas traîner. Il ne pouvait pas attendre. Ses mains tremblaient. Dans le miroir, son visage mat, allongé—beau, à ce qu’on disait. Il se passa sur le torse un gant de toilette mouillé et enduit de savon , se rinça nerveusement, se sécha, chercha une chemise propre. Ses mains tremblaient. Qu’est-ce qu’il allait chercher là, espérer… Cette pute… Il boutonna la chemise. Il s’était déjà peigné, et gominé, avec un soin presque comique. Il allait ressembler à un jeune premier, dans un film d’avant-guerre, avec ces cheveux noirs, plaqués et collés… Il faisait son nœud de cravate quand le téléphone sonna.
« - Wilson ? C’est Cynthia.
- Salut, euh…
- Quoi?
- Rien, vas-y.
- Je te dérange ?
- Presque. Peu importe. Vas-y.
- Un rencart, c’est ça ? » Elle gloussait.
Il ferma les yeux.
« - En quelque sorte, oui.
- Et moi qui voulais te sortir ce soir !
- Une autre fois ? Tu as du nouveau ?
- Hélas, non ! Je ne t’appelais que pour te débaucher… et moi aussi bien sûr. »
Il rit ; il aimait bien Cynthia. Après tout, elle étai la seule à l’avoir reçu, rappelé, et peut-être cru… Car elle croyait, plus ou moins, à ses salades. C’en était presque émouvant.
« - Tu as demandé à Guy ?
- Désolée, je ne l’ai pas revu. Mais je dois l’appeler ces jours-ci.
- Demande-le lui, s’il te plaît.
- OK. Bon, je te laisse seul… pas pour longtemps, j’ai l’impression !
- Ciao. Et… Cynthia ?
- Hmmm ?
- Merci. »
Un blanc. Voilà un mot que Wilson Crow semblait avoir banni de son vocabulaire, depuis déjà un bail.
« - Allez, ne te mets pas en retard », conseilla-t-elle d’une voix douce, un peu vibrante.
Wilson raccrocha, un peu troublé, vérifia la tenue de sa cravate—soie, la seule qu’il ait retrouvée dans ses tiroirs, et se força à ne plus trembler. Il était prêt.


(A SUIVRE...)

 

Lise Lefebvre, 2000.
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Episode du 7/05/03

 

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