Wilson buvait. Le 321 était conforme à son effigie, murs tendus de rouge jusqu’au mutisme, grands miroirs rectangulaires. Allaient et venaient des gens plutôt guindés, en lunettes noires sous les appliques pâles et flatteuses. Hommes en costard, femmes de soie, dos nus et lisses. Aucune trace du trouble, du parfum masquant la crasse—un seul indice rassurant, peut-être ; une odeur de cigarette, légère mais tenace, rousse et chaleureuse—une odeur qui rappelait à Wilson le salon de la grande maison, là-bas près d’Orléans, où son grand-père fumait la pipe et toussait entre deux bouffées. Les meubles, les coussins de laine, les draps de lit, tout gardait l’odeur chaude, un peu piquante. Rassurante. Et puis il était mort.
Tout le cinéma retentissait d’un rythme insistant, aux basses scandées ; un tube des années 80—Eurythmics, peut-être. Mal à son aise, Wilson se retournait dans tous les sens, essayant d’apercevoir—quoi ? Une paire d’yeux égarés, peut-être, charbonneux ; des cheveux blonds en désordre. Femme éplorée sous la pluie, sortez les violons ! Il surprit le regard intrigué, pour ne pas dire plus, d’une femme moulée dans une robe noire ; assez belle, un peu forte. Elle posa une main noble sur sa gorge et le toisa. Il lui rendit son regard, haussa très visiblement les épaules et fit pivoter son siège pour ne plus la voir. Il regardait la rue. Nuit tombée, nuit gâchée. Tout ce monde qui sort et qui s’aime en riant et toi, seul. Ta gueule, espèce d’aigri. C’est alors qu’une main douce se posa sur son épaule.
Il était allé demander ce qu’ils en pensaient aux types du bar ; posé sa question interminable, avec ses trois prénoms ridicules en chapelet. On avait été poli, puis froid, puis rébarbatif. On ne connaissait pas, et on ne servait pas les gens bourrés, et est-ce qu’il était de la police. On l’avait quand même servi. Faut toujours voir le bon côté des choses. Et maintenant ; ces doigts serrés sur son épaule. Non ; impossible. Il niait férocement, et cependant ne pouvait s’empêcher de reconnaître une chaleur, une ambiance particulière à la pression de ces doigts. Leur fraîcheur ; texture. Sans se retourner, il éleva une main tremblante vers la main qui se déroba.
« - Qui t’es toi ? J’tai déjà vu ici ? » La voix éraillée, un peu triste, était celle d’un enfant. Wilson détailla sans y croire les chevaux blonds, coupés court, les lèvres pleines, rouge gras, mais optimistes comme des fruits, le teint blafard, d’office dans cette boîte aux lumières rases.
« - Beau gosse », ajouta la femme en soufflant un nuage de fumée, brouillard qui la drapa aussitôt.
Wilson lampa la fin de son whisky.
« - Et toi, qui t’es ? », répliqua-t-il. « Un spectre ? »
Elle remua mécaniquement les hanches, avec un roulement d’yeux.
« - Oh ! C’est pas gentil ! » Puis, à voix plus basse : « Je peux m’asseoir à votre table ?
- Qu’est-ce que je vous offre ? », demanda Wilson un peu trop brutalement. Il avait perdu cette habitude. Ses mains tremblaient.
« - Comme vous. »
Il claqua des doigts, qu’il avait moites, pour réclamer deux whiskys.
La femme avait l’air plutôt jeune. Elle goûta le whisky avec méfiance, puis décida d’y repiquer. Autour d’eux, tout le monde ou presque dansait sous les lumières de plâtre. On entendait des cris de joie, d’excitation, mêlés au choc des verres, des bouteilles. Wilson faisait tourner son whisky – vieille habitude—sans plus s’occuper de la femme. Elle attendait docilement. Enfin il leva les yeux. Sa tête bourdonnait.
« - Qui êtes-vous ? De quoi voulez-vous me parler ? » Il murmurait presque.
« - Je m’appelle Miriam. Je vous ai déjà vu ici. » Wilson se pencha vers elle. Il fallait rester méfiant. Et surtout, malgré le choc, rester à peu près conscient.
« - Vraiment ? C’est possible. J’étais seul ? », reprit-il au bout d’un temps, avec l’air de rigoler.
« - C’est de ça que je voulais vous parler », chuchota-t-elle comme dans un vieux film—personne, en réalité, ne s’occupait d’eux—Depuis sa mort je ne dors pas. Et quand les flics sont venus l’autre jour… »
Wilson perdit le fil, involontairement. Il baissa les yeux et vit les ongles de la fille. Ils étaient assez courts, et ronds. Nets, mais d’une propreté tenace, que l’on sentait entretenue avec rage, au quotidien. Elle devait dormir quand elle pouvait, où elle pouvait. La chair de ses doigts derrière les ongles paraissait blanchie, peut-être à force d’avoir été frottée.
Il se secoua, cligna des yeux. Vida son verre.
« - De qui vous parlez, bon sang ? Et qu’est-ce que j’ai à voir avec ça ? »
Elle posa une douce main d’enfant sur son bras. Elle tremblait un peu.
« - S’il vous plaît, Monsieur, nous n’avons pas de temps à perdre. Vous savez de qui je parle. La femme qui est morte il y a une semaine…
- J’étais avec elle ici ? Le soir où tu m’as vu ? » Wilson sentit sa respiration se restreindre, s’épuiser, comme un claustrophobe dans un ascenseur. »
Elle reprit, tête baissée, regardant fixement le fond de son verre :
« - Avec une fille blonde. »
Il suffoquait.
« - Cheveux blonds-roux ? Pâle ? De taille moyenne ? » C’était bien la morte. Elle continua, à peine troublée, sans le regarder
« - Oui.
- Son nom ? Elle s’appelait comment, ta copine ?
- Je ne connaissais que son surnom. Pensée. »
Wilson avait la tête comme une toupie, et une furieuse envie de ricaner. Pensée, narcisse, Gentiane ; c’était la valse des fleurs !
« - Ecoute… » Il se frotta la joue énergiquement. Un tic. Il s’était rasé mais. Il arrive que la vie passée remonte comme ça, électriquement, dans les veines. Avec ses strates de projets enfouis, de saletés, de souvenirs. Et d’emmerdements, surtout. Oui, c’était surtout à ça que ça ressemblait.
La musique devenait assourdissante, les cris aussi. La fille se pencha vers lui pour mieux entendre.
« - Elle n’avait pas un autre surnom ? Un autre nom de fleur ? »
Elle rougit, mais son regard se fit plus dur, peut-être terni par un début de larmes.
« - Je ne sais pas. En fait, beaucoup de filles qu’on croise ici ont des noms de fleurs. On les choisit pas, bien sûr, ces foutus noms. »
Sans savoir pourquoi, Wilson posa sa main sur la petite patte blanche.
« - Ecoute. Je vais me rentrer, pour ruminer un peu tout ça. Laisse-moi donc quelque chose, ton téléphone, ton adresse… »
Sa main avait une texture lunaire, comme poudreuse. Elle le regarda, les yeux ronds, un peu comique avec sa bouche ouverte.
« - J’ai pas de stylo. » Wilson exhuma le sien, et elle griffonna au dos d’une autre pochette d’allumettes, achetée au bar.
« - A bientôt, peut-être », murmura-t-il en se levant après avoir réglé. Il essayait de ne pas s’apitoyer plus que nécessaire. Il avait déjà fort à faire avec lui-même, et le narcisse donc ! Elle était aussi paumée que lui, voire plus, dans ce bar qui pastichait banalement l’enfer, entre ses feux de pacotille et sa lune d’emprunt.
Il sortit dans la rue humide en frissonnant un peu. Les trottoirs étaient étroits, et la chaussée glissante semblait elle-même rétrécie par l’ombre. Il se mit en marche. Des phares solitaires éclairaient la route. Il se plaqua précipitamment contre un mur. Une voiture venait de surgir en hurlant, à moitié montée sur le trottoir. Elle avait foncé sur lui.
« - Raté », pensa-t-il au milieu de sa panique, et il prit le temps de respirer, tandis que la voiture s’éloignait. Il avait encore les doigts crispés sur la pierre rugueuse du mur. Ce contact râpeux, frais et mouillé lui fit du bien. Il reprenait pied.


(A SUIVRE...)

 

Lise Lefebvre, 2000.
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Episode du 19/07/03

 

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