Il rentra chez lui tête basse, marchant et respirant vite. Il claqua la porte derrière lui et se prépara un verre, bien tassé. Il rumina, comme promis, les événements et révélations de la soirée. Etrange, maintenant qu’il tenait un indice, même ténu, maintenant que sa nuit avec le narcisse prenait corps et réalité (comme une photo dont les couleur se fixent peu à peu), il ne ressentait rien. Rien qui le mît sur la piste en tout cas—ni souvenir, ni joie. Le narcisse était-il la femme mort ? Si oui, quel intérêt pour lui, sinon une nouvelle avalanche d’emmerdes ? Dans le cas contraire, c’était encore pire—il ne saurait définitivement rien de cette paumée d’un soir dont il ne restait que le parfum fugace.
Le coup de la voiture le préoccupait autrement.
« Voilà comme on croit être », ricana-t-il en sirotant son gin-to. « On veut remuer ciel et terre pour une fleur évanouie, et on s’aperçoit pour finir qu’on n’a qu’une chose en tête : s’accrocher à sa vieille carcasse ! » Il continua à hausser les épaules, à vitupérer comme un vieux butor qui patauge dans sa vase préférée, en se demandant au passage s’il fallait informer Boucher du danger auquel il avait échappé—et finit par se rouler, à moitié habillé, dans son lit, où il dormit d’un sommeil sans rêves.
Dehors, c’était encore la nausée du petit matin, digne de cet automne crayeux, froid, annonciateur de givre. Il se dirigea vers son kiosque habituel d’un pas machinal, il choisit un journal d’un geste machinal, et paya sans regarder la monnaie qu’on lui rendait. Il gagna un square inoffensif (en matière de souvenirs), s’assit sur un banc encore humide. Il déplia son canard, nerveusement. La page faits divers.
Il fut tout de suite aveuglé—le temps d’une seconde—par le titre en gras qui lui sautait aux yeux : « LA MORTE DES BOIS IDENTIFIEE ». Il parcourut l’article. C’était bien la date, l’heure, la circonstance. Elle était morte dans la nuit, quelques heures avant qu’il ne la découvre, le crâne entamé par un instrument lourd, contondant—on ne savait pas lequel. Il ne lisait pas véritablement ces lignes, elles se détachaient sous ses yeux par groupes fiévreux. Geneviève Lehmann. Le nom ne lui disait rien, maintenant qu’il venait d’exploser, par hasard, sur la page ; Wilson s’attendait au choc, mais surtout à la douleur retrouvée, à une quelconque brûlure de la mémoire. Mais rien . Pas même une image.
Il relut avidement l’article, plus attentif aux détails ; elle habitait Paris—rue Popincourt, dans le 11e. Peu d’amis. Discrète. (« Dixit la concierge », commenta Wilson, « sacrée grande gueule qui doit en avoir vu bien d’autres. »). Secrétaire de direction dans un bureau. On n’en disait pas plus.


Retour à Canton. Les soieries claquent avec menace ; les talons des chaussons plats soulèvent la poussière. Les combattants se déploient comme d’autres font de la dentelle, ou jouent du Bach… Les poings et les pieds s’entrechoquent. La nuit hurle. Wilson, à l’aveugle, décroche son téléphone.
« Mmmh ?
-Ô Wilson le Réveillé, le Toujours-Frais-au-matin, salut !
- Sinndia ?
- Il a reconnu ma voix ! Miracle !
- Yékelheur ?
- Ca c’est la meilleure mon cher ! Midi !
- Mmmh…
- Bon, je te rappellerai plutôt dans… disons quatre heures ? »
Il s’ébroua, se mit sur son séant.
« - Non, non, reste… désolé.
- Ah ! Ta voix ressemble à quelque chose d’humain, c’est mieux !
- J’ai la gueule de bois.
- Je me disais aussi… et ton rencart de l’autre soir ? »
Il se frotta les paupières.
« - Bof.
- J’ai encore de l’espoir, alors ? », dit Cynthia en riant. « Mais dis donc, sans plaisanter.. j’ai revu Guy, je lui ai parlé de ton truc… »
Il avait mal à la tête maintenant. A quoi bon ?
« - Et alors ?
- Je pensais que ça te ferait plaisir… parce qu’il se souvient vaguement de cette fille.
- Quoi ? » C’était un cri, presque animal, à la fois furieux et désespéré. En s’entendant lui-même, Wilson comprit à quel point tout ce merdier le détériorait, lentement. Jour après jour.
« - Il a oublié son nom », reprit calmement Cynthia. « Mais il se souvient que tu lui avais parlé d’elle, voilà deux ans, je crois. Tu avais l’air obnubilé par cette fille disparue et, disais-tu, même pas belle.
- Il t’a dit autre chose ? » Wilson cherchait presque son souffle, entre les mots.
- Non, je ne vois pas… »
Il soupira. Un tas de sable bâti par un gosse, et dispersé au vent. Un de plus.
« - Et sinon ? », dit gaiement Cynthia. « Quoi de neuf ? Qu’est-ce que tu fais ces temps-ci ?
- Pas grand –chose », maugréa Wilson. « La semaine prochaine, je fais la Toussaint chez mes parents.
- Comme tous les ans ?
- Eh oui, comme tous les ans… Cynthia ?
- Oui ?
- Ca te dirait de dîner avec moi ce soir ? Pour une fois je serai bien habillé… cravate ! Et au restaurant !
- Ca ne se refuse pas ! », chantonna-t-elle, mais il crut percevoir un tremblement dans la voix sombre. Une douce appréhension, une fille avant son premier rendez-vous. Tu vires sentimental, mon vieux…
Avant de raccrocher, Cynthia s’écria soudain :
« - Mais oui ! J’avais oublié ! Pour cette fille…
- Hein ?
- Guy m’avait dit un truc… Ca me revient maintenant…
- Accouche !
- Tu l’appelais le Narcisse », lança-t-elle brutalement ; « drôle de nom. Lui, ça le faisait rire, parce que tu comprends, il dit que ça pue, un narcisse…
- Mes fleurs préférées. A ce soir », coupa Wilson avant de raccrocher. Stupide. Puéril. Sa mémoire, sur cette piste-là au moins, ne l’avait pas trompé. Pour le reste… Ses pensées se perdirent, hachées, étouffées par le rythme de son cœur qui battait trop vite.


(A SUIVRE...)

 

Lise Lefebvre, 2000.
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