Jusqu’ici, il avait redouté à l’excès le pouvoir des images—celles, incomplètes, des souvenirs, ou, trop cruelles, découvertes au hasard—le cadavre au milieu des feuilles. Il se retourna dans le lit et posa ses lèvres sur l’épaule de Cynthia. Un baiser les yeux fermés, qui voulait épuiser à la fois l’odeur et la texture de la peau—semblable à la pâte d’amandes—et toutes les sensations goûtées jusqu’à cet instant. Cynthia au dîner, en noir. Les lèvres rouges de Cynthia dans l’ascenseur. La peau, le bonheur humide, l’odeur poivrée d’un feu d’herbes, le corps rond, adorablement cambré ; ce poids dans ses bras et sous ses mains. Ces cris. Comme elle ne se réveillait pas, il se leva et alla faire du café dans la cuisine—en se cognant un peu aux meubles ; il ne retrouvait pas ses marques chez elle, surtout au saut du lit. Pendant qu’il tassait le café moulu dans le filtre, il lui vint une idée saugrenue. Elle le poursuivit jusqu’au moment où Cynthia, en liquette, le rejoignit dans la cuisine. Elle s’étonna de le voir debout à une heure pareille—huit—et surtout en train de faire du café.
« Dis, je pensais à un truc.
- Dis voir…
- Tu vas te moquer de moi ! »
Elle éclata de rire et lui effleura la joue de ses cheveux un peu ternis par la nuit. Avec ce visage démaquillé, ce laisser-aller, ces bras autour du cou à propos de rien, il retrouvait la Cynthia familière, à peine changée, des trois courtes années qu’ils avaient partagées.
« Continue, j’ai déjà ri », dit-elle nonchalamment, consciente de jouer un personnage et donc, le jouant à fond, bombant ses lèvres pour une moue.
Il se lança d’une traite.
« Viens avec moi chez mes parents, à la Toussaint. »
Elle s’étouffait de rire.
« Tu veux m’épouser ?
- Quelle idée ! Viens simplement, j’y vais tous les ans, tu sais comme ça me barbe. Mais j’en ai besoin.
- Pourquoi ? »
Il haussa les épaules.
« Peut-être… parce que quelque chose me manque. Peut-être parce que c’est la seule mémoire qui me reste. »
Cynthia poussa son petit visage rond, animal, sous le nez de Wilson, et lui happa les lèvres—à peine.
« OK, je pars avec toi.
- Le café est prêt », dit-il, l’air de penser à autre chose.


Mais le tout n’était pas de s’amuser. Certes, Cynthia se préparait au séjour avec un empressement comique—une citadine huppée préparant sa plongée en apnée dans la ruralité profonde—les amis de Cynthia, éditeurs, journalistes, et même des écrivains, bon sang !, s’exprimaient ainsi, avec un léger froncement de nez, comme lorsqu’on cherche un euphémisme pour dire « la merde », sans parler de sa couleur ni de son odeur. Donc, Cynthia avait déjà fait l’acquisition de pantalons « campagne » en velours côtelé, de pulls irlandais, d’un ciré huilé Barbour et de grosses chaussures en cuir ultra-coûteuses.
« Tu sais, je ne t’emmène pas aux Galapagos », disait Wilson. Mais il devait s’occuper de choses sérieuses. Miriam l’avait rappelé un soir très tard—il était couché, inerte, après l’amour, tout entier dans l’odeur de Cynthia, et dans son odeur propre ; son sperme et la sueur de leur peau composaient un parfum envoûtant, de bois et de miel.
La voix de la petite était entrecoupée, elle réclamait une entrevue pour le lendemain. Elle raccrocha sans prévenir. Wilson décida que ça sentait mauvais. Mais, assez optimiste depuis qu’il avait retrouvé Cynthia, —pour combien de temps ?, certe—, il se prépara sans trop d’appréhension à revoir Miriam.


(A SUIVRE...)

 

Lise Lefebvre, 2000.
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