Ce n'est pas au 321, mais en plein jour, dans un café banal, qu'ils avaient pris rendez-vous. Miriam était différente sans le maquillage des lumières ; coincée sur la banquette de skaï orange, elle semblait plus présente - c'est-à-dire, moins maigre, moins étiolée. Elle portait des lunettes noires. Wilson crut voir que ses mains tremblaient. Elle arriva en retard et commença aussitôt à parler.
« Ecoutez-moi, je n'ai pas beaucoup de temps. » Sa voix était basse, précipitée. Plus du tout le désespoir acidulé de l'autre soir.
« J'ai plusieurs choses importantes à vous dire. J'ai aussi des questions. » Nerveusement, elle lissait la table, comme un conférencier qui organise mentalement son discours.
« Je t'écoute », l'encouragea Wilson, d'une voix douce qu'il ne se connaissait pas.
« Après notre rencontre l'autre soir, on m'a menacée. Ne me demandez pas qui. Vous pouvez bien imaginer... Dans mon métier, je suis « protégée ». Protégée à coups de poing dans la gueule, oui ! Voilà. Quelqu'un ne veut pas que je me renseigne sur la mort de Pensée. - Quelqu'un ?
- Non, pas quelqu'un que je connais. Tiens ! Ce serait trop facile... Mais ce doit être quelqu'un du même genre de ceux qui me « protègent ». Quelqu'un qui grenouille dans les mêmes milieux.
- Continue.
- On m'a menacée, et donc, sous peine d'autres gnons, je ne dois plus vous revoir. Mais il fallait que vous sachiez, et, comme vous êtes le seul à vous intéresser à sa mort... »
Wilson soupira, les yeux fixés sur son café. Tout ça était tellement embrouillé... et cette pauvre gosse ! Ses mains à lui tremblaient aussi, il avait besoin d'une cigarette. Elle le comprit et lui tendit son paquet. Il alluma sa sèche avec des gestes saccadés. Le visage de Miriam était troublant, barré par le verre noir des lunettes. Il ne voyait pas où elle dirigeait son regard. Elle reprit la parole.
« Moi, je vous conseille d'être prudent, de ne pas trop traîner dans le quartier du 321 ou dans les rues, tard le soir.
- Merci du conseil, petite, mais tes copains en voiture m'ont déjà fait la leçon. »
Elle avait une main plaquée sur la bouche.
« Comment ? »
Il le lui expliqua.
« Méfie-toi aussi, petite. Tout part de cette foutue boîte.
- Justement, je dois vous demander. Cette fille que j'ai vue avec vous, j'étais sûre de l'avoir reconnue. De profil, seulement, et je n'étais pas tout près d'elle ; mais... enfin, j'en étais sûre. Et puis l'autre soir, après vous avoir parlé, j'ai hésité. Vous n'auriez pas une photo d'elle ? »
Wilson éclata d'un rire amer. La peau de Miriam sembla pâlir, un peu plus encore. Il lui caressa la joue et elle eut un léger recul.
« J'ai oublié jusqu'à son nom, et, c'est vrai, j'aurais pu au moins avoir une photo. Eh bien tu vois, même pas. Je suis un beau salaud, non ? », ajouta-t-il d'un ton un peu théâtral. Elle crispa les lèvres, mais c'était à peine un sourire.
« Donc vous n'êtes pas sûr.
- Je ne suis sûr de rien. »
Ils restèrent un moment silencieux. Puis Wilson se décida.
« Ecoute, la fille blonde que tu as vue, et avec qui j'étais... elle est comme dans un brouillard pour moi. Mais le nom, le vrai nom de la morte, je le connais. Ecoute : Geneviève Lehmann. Les flics te l'ont dit ? »
Elle secoua la tête.
« Parle-moi d'elle.
- On se connaissait peu. Je sais que ce n'était pas une... enfin, une pute comme moi. Elle venait là pour s'amuser. Elle avait un travail. Elle donnait rendez-vous à des types qu'elle avait rencontrés sur le net. Son surnom c'était Pensée.
- Elle était comment ? Gentille, distante, prétentieuse, naïve ?
- Je sais pas. Elle avait l'air dans son monde, tu vois. Un peu décalée. »
Elle tutoyait Wilson sans que ni lui ni elle s'en rendent compte. Habiter au pays des paumés, c'est sûr que ça rapproche.
« Il faut que j'y aille », dit-elle au bout d'un moment. Quelque chose brillait sur ses joues. Wilson lui tendit brutalement son mouchoir. Elle n'enleva pas ses lunettes pour s'essuyer les yeux.
« Ils ne m'ont même pas dit son vrai nom. Même après sa mort. » Elle répéta deux ou trois fois « même après sa mort », comme si elle cherchait à dire quelque chose qui ne venait pas, ou qui était trop difficile à exprimer.
« On n'est que des putain de papiers-cadeaux. Des emballages. Voilà ce qu'on est », conclut-elle d'une voix morte.
Wilson haussa les épaules.
« Je vais vous laisser », dit-elle en se levant. « Et croyez-moi, Monsieur, ne rêvez pas trop sur les noms de fleurs. Parfois, c'est pire que les noms d'oiseaux. »
Il la regarda s'éloigner derrière la vitre du café, petite silhouette droite et noire. Elle était fière, fièrement amère, pensa-t-il un peu bêtement, sans savoir pourquoi il se sentait comme elle. Amer, et avide de savoir.



(A SUIVRE...)

 

Lise Lefebvre, 2000.
© Droits réservés.

 

 

Retour haut de la page

 

 

© 2002-2003, legrandincendie.net. Tous droits réservés. Reproduction autorisée sur demande.