Mailly était une petite ville, un bourg, comme on dit, un peu paumé, posé sur une plaine verdâtre ou rousse ou noire, selon les saisons. Wilson, dont la tire avait rendu l'âme voilà deux ans, prenait le train, puis le bus, pour sacrifier au rituel annuel de la Toussaint. Cynthia semblait s'amuser de tout, avec des étonnements puérils, et jouait un peu à la cheftaine--allant tout de suite se renseigner à la mairie sur les randonnées à faire dans le coin--ce qui tapait un peu sur les nerfs de Wilson. Il eut la sensation d'être décalé, en embrassant ses parents dans leur salle à manger bourrée de meubles pseudo-moyenâgeux. Cynthia semblait plus à l'aise que lui, et, chose qui l'inquiétait davantage, avait l'air chez elle, dans son élément. Ses parents le sentirent et lui firent un accueil plus chaleureux que prévu. Ils ne savaient pas grand-chose de la vie de leur fils--à part qu'il était actuellement au chômage, après une tentative malheureuse de revue littéraire et cinématographique ; bref, rien de bien sérieux. Mais Cynthia, courtoise et raffinée dans ses vêtements impeccables, leur apparaissait comme le seul élément propre, sain, étiquetable, dans le marécage où pataugeait Wilson. Elle était, elle ne pouvait être que sa bouée de sauvetage. Ils passèrent tous les trois une excellente soirée, pendant que Wilson farfouillait dans ses vieux papiers, à la cave.
« Mais qu'est-ce que tu fais là ? » Cynthia venait de le rejoindre, en poussant des petits cris, à cause de l'humidité.
« On gèle, ici ! », soupira-t-elle en s'accroupissant à côté de lui. Il répondit par un grognement. Comme il le faisait chaque année en revenant ici, il ouvrait la grande malle de la cave ( le « coffre de marin », aimait-il proclamer, étant petit) où s'entassaient photos, vieux cahiers de classe ou de poèmes, journaux depuis longtemps jaunis. Cynthia éclata de rire.
« Tu es le mec le plus bordélique et le plus maniaque que je connaisse !
- Tu parles ! C'est à peine si je me souviens de tout ça ! Tiens, regarde ! »
Il exhiba une liasse de photos où on le voyait lui, en adolescent maussade, portant d'impossibles pantalons de velours, et d'autres du même âge, allongés ou assis en tailleur dans une prairie anonyme. Cynthia frissonna un peu ; elle commençait à s'engourdir. Elle entendait, distinctement, le grésillement de l'ampoule électrique. Voir Wilson plus jeune ne l'intéressait qu'à moitié ; c'est le passé et c'est tout. Elle regarda autour d'elle, remarqua les bouteilles de vin, les légumes, elle s'ennuyait tellement qu'elle était sur le point de se lever pour aller examiner patates et carottes, quand elle entendit Wilson s'exclamer :
« Non ! Ce n'est pas possible !
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Regarde cette photo... »
Il la lui tendit ; c'était un groupe photographié dans un pré, au pied d'un arbre, il y avait Wilson adossé au tronc, et deux filles assises dans l'herbe, appuyées sur leurs mains ; on les voyait de profil, une brune en robe blanche et une blonde qui avait une jupe rouge et un foulard dans les cheveux. Elles se regardaient et se souriaient, mais on sentait qu'il s'agissait là d'une comédie destinée au garçon sous l'arbre, ou à celui qui prenait la photo, ou à tout autre.
« Eh bien ? », reprit Cynthia. « Tu as reconnu quelqu'un ? »
« Cette blonde--je suis persuadé--oh bon Dieu, je suis presque sûr que c'est la morte ! »
Cynthia se leva.
« Tu es persuadé ou tu es presque sûr ? Ce ne serait pas la première fois que tu oublies--ou que tu confonds. » Elle fut elle-même étonnée par sa froideur. Pourquoi se sentait-elle vexée ? Elle s'empara de la photo et la brandit sous le nez de Wilson.
« Regarde-la », dit-elle presque méchamment. « Elle est de profil, en plein soleil, c'était il y a des années, et tu prétends la reconnaître ! Enfin, Wilson, réveille-toi ! Tu cours après des chimères ! »
Il lui reprit la photo, la fixa longtemps, avec douleur, comme un aveugle qui cherche à percevoir l'ombre d'une couleur, seulement l'ombre. Puis il secoua la tête.
« Oui, tu as raison ; je crois que je fais une fixation. Je veux absolument la voir partout.
- Tu as besoin de faire le vide dans ta tête.
- Il y est depuis trop longtemps », rétorqua-t-il, l'air de plaisanter à demi. « Allez viens, on crève de froid ici. »
Le couvercle du coffre claqua et ils remontèrent l'escalier, laissant la cave à son silence, à la poussière des années.