L’air était encore frais, tôt le matin, quand
il sortit pour acheter les chrysanthèmes. Il s’était
lui-même chargé de cette commission, et ses parents
avaient accepté. Il n’avait pas discuté le
choix de cette fleur uniforme, si platement et obligatoirement
étiquetée « Toussaint » dans les esprits.
Ce n’était pas le moment de penser à ça.
Et pourtant… En s’arrêtant devant l’étal
du fleuriste, Wilson jeta un coup d’œil aux cinéraires,
d’un bleu franc, fortes, fières ; le narcisse—ou
Geneviève—avait dû ressembler à ça.
« Si forte qu’on l’a tuée », ricana-t-il
intérieurement. Il entra brusquement dans la boutique et
en ressortit, un pot sous chaque bras. Officiellement, ses parents
tenaient à fleurir les tombes en personne. Il fit tout
de même un détour par le cimetière, en avance
sur l’hommage, toujours en retard sur son horloge personnelle,
ses hommages effacés, ses abandons. Poussière.
Quelle salade métaphysique ! Tout ça à cause
de cette bonne femme que je n’ai jamais vue de ma vie !
L’air était bleu et froid quand il entra dans le
cimetière, en prenant la grande allée. Ses chaussures
de ville s’enfonçaient dans les feuilles rousses.
Il marchait lentement, avec une lourdeur un peu comique, encombré
qu’il était de ses pots de fleurs. Il suivit au hasard
une allée, regardant vaguement les noms gravés sur
les pierres tombales, frissonnant un peu en apercevant son reflet
dans la pierre noire des tombes modernes. Il se dirigea machinalement,
vers l’église toute proche ; un caveau entouré
d’une grille attira son attention. Les fleurs, entassées
dans des vases improvisés, semblaient fanées depuis
longtemps. Il s’approcha, distinguant deux médaillons
fixés sur la pierre.
Un vertige le saisit quand il lut les noms. La sensation du sang
qui se retire du cœur, que l’on éprouve nettement
à l’annonce de la mort—quelqu’un qui
nous était cher. Il ressentit cette nausée pour
la première fois, et sortit du cimetière en courant,
l’haleine coupée, comme il était parti en
sens inverse, dans le bois, vers la morte et vers sa mémoire.
En traversant le jardin devant la maison, il faillit bousculer
sa mère.
« Mais qu’est-ce qui t’arrive ? », balbutia-t-elle.
Il haleta :
« Je dois rentrer à Paris, c’est urgent, je
vous expliquerai plus tard. J’ai déjà perdu
trop de temps ! » Et disant cela, il déposait les
pots de fleurs sur les dalles de l’allée, poussait
sa mère de côté pour entrer dans la maison
; on l’entendait appeler Cynthia et se ruer sur le téléphone.
Il forma le numéro de Miriam, plusieurs fois, le front
moite, s’énervant de plus en plus parce qu’à
l’autre bout, c’était de plus en plus muet.
Cynthia se tenait debout à côté de lui, muette
elle aussi, et froide. Il raccrocha enfin, hors de lui.
« Je file à Paris », dit-il sans la regarder,
en se frottant le visage d’une main. Elle ne dit rien, prudente.
Elle le connaissait. Lui aussi ; il soupira, les yeux au ciel,
en ajoutant :
« Tu peux m’accompagner si tu veux. » Elle sembla
alors se désintéresser de la question.
« Non merci, j’ai pris goût au jardinage ; et
puis, ça fera de la compagnie à tes parents. »
Mais Wilson n’eut pas le temps de goûter ce subtil
trait d’ironie ; il avait déjà filé
à l’étage en quête de ses affaires.