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LES AVIONS NE PASSENT PLUS
HOMME 1 — Je ne l’ai
pas vu ; je l’ai attendu jusqu’à trois heures
mais je ne l’ai pas vu. On devait se retrouver à l’aéroport,
j’étais même en avance, et j’ai monté
la garde, au pied du tableau des arrivées, mais il n’est
jamais venu.
HOMME 2 — Il vous avait donné rendez-vous
où ?
HOMME 1 — A Orly.
HOMME 2 — Ah voilà.
HOMME 1 — Comment, « voilà »
?
HOMME 2 — Parce que s’il vous a donné
rendez-vous à Orly, et qu’il a débarqué
à Roissy, hein ?
HOMME 1 — Mais… comment… il n’a
pas pu se tromper ! Et moi, je sais quand même ce qu’il
m’a dit ! Alors…
FEMME — Excusez-moi, à quelle heure
part le train ?
HOMME 2 — Le train pour où ?
FEMME (rire nerveux) — Ah, excusez-moi,
le train qui arrive au quai où nous sommes ; le train pour
R.
HOMME 1 — Ne vous excusez pas.
HOMME 2 — Le train pour R ? Vous voulez travailler
à l’usine ?
FEMME — Comment ? Il n’y a pas que
des usines à R.
HOMME 2 (ironique) — Ah ? Vraiment
? Attendez, laissez-moi deviner ; des prés ? Des vaches ?
De l’herbe humide et des forêts ?
FEMME — Oui, à peu près ça.
On m’a parlé des bouleaux.
HOMME 2 — L’écorce argentée
qui sur le ciel bleu etc. Oui oui bien sûr. Je sais.
HOMME 1 — Mais qu’est-ce qui vous prend
? Vous si calme d’habitude… (à la femme)
Nous ne savons pas quand part le train. Désolés.
FEMME — Mais… (elle toussote)
Vous ne l’attendez pas ?
HOMME 2 — Attendre ?
FEMME (timide) — Le train…
HOMME 2 — Vous êtes bien indiscrète
jeune fille… Mon ami et moi débattions d’un sujet
fort important. Vous allez d’ailleurs nous donner votre avis…
voilà.
HOMME 1 — En fait c’est tout simple…
HOMME 2 — Et idiot, en même temps.
HOMME 1 — En réalité, c’est
à moi que c’est arrivé…
HOMME 2 (d’un air important) —
Il attendait un ami à l’aéroport d’Orly.
Ce monsieur lui avait téléphoné pour lui annoncer
l’heure et le lieu de son arrivée.
HOMME 1 (légèrement exaspéré)
— Il revenait du Mexique. Il était là-bas (geste
vague) pour son travail. Moi je n’aurais pas pu. Trop
de soleil. C’est cuisant, paraît-il. On voit tout en
rouge, après, les rues, les maisons, et même les arbres.
HOMME 2 — Enfin bref. Il attendait son ami
à Orly, il l’a attendu longtemps et longtemps…
mais n’a vu personne venir.
HOMME 1 (en écho) — Il n’est
jamais venu.
Un silence.
FEMME — Tout ça m’a l’air
très simple. (elle s’assied)
HOMME 2 — On vous écoute avec avidité,
Mademoiselle.
FEMME — De deux choses l’une : ou il
n’a pas voulu venir… ou il s’est perdu.
HOMME 1 — Perdu ? Mais comment ? En avion
? Vous avez dit : « perdu ? »
FEMME — Perdu… en route. Egaré.
Impossibilité d’envisager le retour.
HOMME 2 — Nécessité ou fatalité,
attentat, hasard, peu importe comment on l’appelle.
HOMME 1 — Alors vous aussi vous y croyez
?
HOMME 2 — Et pourquoi pas ?
HOMME 1 — Mais… mais… Je vous
ai dit qu’il m’attendait à Orly !
FEMME — Non, vous l’attendiez à
Orly. Nuance.
HOMME 1 — Mais… il devait atterrir
à Orly !
FEMME (implacable) — Ca, c’est
ce que vous avez cru.
HOMME 2 — Ce qui a été fixé,
gravé, scellé à l’avance…
FEMME —…mais pas ce qui a eu lieu.
HOMME 2 — Ou plutôt, ce qui n’a
pas eu lieu. Le contraire d’un événement, en
somme.
FEMME — Et ce train, il arrive quand ?
(un silence)
HOMME 1 — Et vous êtes sûre qu’il
y a un train ?
FEMME — Comment ça ? Mais bien sûr
! J’ai vu les horaires, de mes yeux ! Et, de toute façon,
il me les a donnés au téléphone !
HOMME 2 (mielleux) — Votre… ami ?
(silence)
HOMME 1 — Ce n’est pas sûr qu’il
arrive ce train. Ce n’est même pas sûr qu’il
y ait un train. Vous avez vu les horaires, et alors ? Il vous a
parlé au téléphone ? Qu’est-ce que ça
prouve ? Moi aussi, j’ai entendu distinctement, malgré
la friture sur la ligne : « J’atterrirai demain à
Orly, par le vol de 8 heures 52.
FEMME (se lève) — J’étouffe
ici ! Je n’en peux plus, de ce brouillard ! Je manque d’air
! Ce train n’arrivera donc jamais ?
HOMME 2 — Doucement, mon petit. Ménagez-vous.
FEMME — Comment ?
HOMME 2 — Pour ce genre de surprises, qui
ne manqueront pas d’arriver, chaque fois que vous n’y
serez pas préparée, chaque fois que vous aurez un
besoin particulier et poignant de respirer, de prendre le train,
de recevoir une visite à la fois redoutée et chérie…
Tout cela se répètera, un jour.
FEMME — Mais vous ne comprenez pas ! Il faut
que je parte pour R ce soir ! Avant de me résigner ! Avant
de me recroqueviller dans cette ville où seuls des chiffres
marquant des heures de trains donnent l’envie du voyage…
Dans ma peur, qui se rassure parfois au contact de ces chiffres,
mais n’ose pas aller au-delà !
HOMME 1 (brutalement) — Le train
n’arrivera plus.
HOMME 2 — Qu’est-ce que vous en savez
? Attendez. Il doit bien y avoir un employé au guichet…
J’y vais.
FEMME — Non ! Je ne le supporterai pas !
Je dois partir pour R ! Je trouverai bien un transport quelconque,
un bus, quelqu’un pour m’y emmener ! Et même si
je ne trouve personne, j’airai maintenant ! A pied ! Vers
les bouleaux et les fleurs jaunes ! (elle sort en courant)
HOMME 2 — Non ! Mademoiselle ! Soyez raisonnable
! Attendez ! Il doit y avoir moyen de se renseigner ! Revenez !
HOMME 1 — Elle est partie. (silence)
Et lui ne viendra plus. Il m’avait dit Orly pourtant, il m’avait
dit…
HOMME 2 — Les avions ne passent plus.
Lise Lefebvre, 2004.
© Droits réservés.
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