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LE JARDINIER TRAHI

 

ACTE I


Chez Anthea; la salle à manger. Au fond, une grande baie vitrée.
Tables, chaises, tous les éléments d’un intérieur banal et prétentieux.


Anthea, Lucy


(Lucy somnole, le front sur la table. Anthea fait les cent pas.)


Anthea
Lucy ! (Elle frappe sur la table.) Lucy ! Debout ! Va réparer tes fautes, nom de Dieu ! Lucy !
Lucy (à moitié réveillée)
Mmmm grand-mère Quoi ?

Anthea
Quoi ? Quoi grand-mère ? Bon dieu, aussi bouchée que l’autre ! Mais c’est ce soir, ma fille, que Vénus sabre le champagne ! Ce soir que mes murs se fondent dans des lumières charnelles ! Ce soir que mes canapés accueillent les paillettes de l’orgie ! Et rien n’est prêt ! (Pendant ce qui suit, Lucy articule silencieusement les mots prononcés par Anthea.) Champagne ? Du mousseux d’épicier ! Pain de mie ? Des miettes rassises ! Guirlandes ? Du papier doré en lambeaux ! Mon dieu que je suis fatiguée ! (Elle s’assied.)

Lucy (voix très douce)
Ma pauvre Anthea, tu t’épuises, et c’est ma faute !

Anthea (dure)
As-tu seulement tapé mon discours de bienvenue ?

Lucy
Oui, bien sûr. (Elle lui tend quelques feuilles.)

Anthea (y jette un coup d’œil.)
Tu me corrigeras ces fautes de frappe. Une secrétaire sans orthographe, voilà ce que tu es ! (Elle dévisage Lucy.) Il n’y a pas de raison. Tu voulais pourtant lui donner un coup de main, à ta pauvre vieille tante, cette torche vivante qui a enflammé le théâtre, autrefois ! (Elle lui rend brutalement les feuilles.) Et maintenant, tu me mets dedans !

Lucy
Pardon, j’avais la tête ailleurs.

Anthea
Oui, mon petit ; ton malheur… C’est normal, c’est très normal.
Lucy
Ca doit te sembler bizarre… une grand-tante… et, en plus, tu ne l’as pas connue… J’allais la voir toutes les semaines. Elle ne pouvait plus parler, les derniers temps. D’épuisement… Il n’y avait que son visage, son front déjà couleur de terre grise… Et très calme, malgré tout. Calme et digne. Elle voyait la mort en face.
Anthea
Ah je comprends… C’était un modèle pour toi, pas vrai ?
Lucy (un peu agacée)
Oui et non…
Anthea
Mais c’est tout naturel, c’est très naturel. Ca doit t’aider… Moi non. Pas même quand Maman est morte. Les modèles je les hais. Et mes rôles…
Lucy
Un modèle ? Après la mort j’ai vu son visage de souffrance. Maquillé au fond de teint. Son masque tendu, ironique et noble pourtant, presque un visage d’Indienne. Plissé, et hautain, et digne. Terriblement digne.
Anthea
Et la succession… ?
Lucy
C’est réglé. J’hérite d’un quart.
Anthea
Mais c’est énorme ! Pauvre petite… Comment vas-tu gérer toute cette… fortune ?
Lucy
Je ne sais pas. Pour l’instant, le plus important c’est de partir. (Geste d’Anthea.) Oui, tu ne croyais pas que j’allais éternellement taper des lettres au fond d’un bureau ? Partir.
Anthea
Où ça ?
Lucy
Peu importe… Me marier, voilà. Peut-être trouver un poste d’institutrice.
Anthea
Peut-être dans le Nord ? Tu as toujours rêvé des Grands Lacs !
Lucy
Oui… Tout plutôt que ce désert ! Cette maison…
Anthea (pincée)
On n’y vit pas si mal…
Lucy
Je ne disais pas ça pour toi, ma chérie… Et puis toi, tu dois voir le temps passer comme un éclair ! Les soirées, l’alcool de contrebande, les jeux d’argent, les hommes…
Anthea (rêveuse et amère)
Le temps comme un éclair !
Lucy
Et puis tu as Frances.
Anthea
Bien sûr, oui. Mon cher cousin au doux nom de femme !
Lucy
Tais-toi, tu es bonne pour lui. Tu le fais travailler, dans ton jardin. Tu le payes, sans frais à ta charge… Il a un toit ! Sa cabane ! Et qu’importe si elle est à moitié inondée l’hiver et torride l’été ; c’est un toit !
Anthea
Il devrait s’estimer heureux.
Lucy
Il s’en contente.
Anthea
Eh, bon dieu ! Il devait m’apporter des fleurs pour ce soir, et rien n’est prêt ! Quelle heure ?
Lucy
Dix.
Anthea
Qu’est-ce qu’on disait ; ah oui, mes largesses…
Lucy
Folles.
Anthea
Pour ce pauvre garçon. Que veux-tu, le public me manque. J’ai des fringales de donner, donner, comme ça. J’écoute trop mon cœur tu le sais. Maman me disait toujours : « Tu es une écorchée. Ma fille est une écorchée vive. » Elle ne mentait pas. Je donne à l’un, à l’autre. A toi des vacances, à celui-là, une cabane. (Elle se lève, fatiguée.) Et ces fleurs qui ne sont pas prêtes ! Et toi, espèce d’ingrate, serpent de mon sein, va me retaper ces feuilles, et file vite chez Kealson. Et cette fois…
Lucy (coupe)
Du champagne.
Anthea
Je t’en supplie ! Il peut avoir goût de tisane, je m’en moque ! Pourvu qu’ils voient les lettres rouges de l’étiquette et le papier doré, ce serait de la pisse qu’ils boiraient encore ça comme du petit-lait ! (Elle rit très fort.) Et en échange… ah, ma petite mignonne ! En échange tu pourras porter une de mes robes.
Lucy
C’est vrai Anthea ?
Anthea
Mais oui ma douce. Tu viendras dans mes salons, tu verras Angel. L’université ne nous l’a pas changé ! Ca te fait plaisir j’espère ?
Lucy
Je le connais si peu…
Anthea
Chut ! Il te plaît,tu lui plais, j’ai dit. Amuse-toi, ma fille, oublie un peu ton deuil.
Lucy (comme se parlant à elle-même)
Va acheter du champagne chez le bon vieux Kealson, il reconnaîtra la petite fille qui ne retrouvait jamais son chemin et que sa tante, écumante de honte, venait chercher, dans l’épicerie, assise sur une caisse à savon.
Anthea
Je ne te savais pas si sentimentale ! (Un silence. Une silhouette apparaît à la fenêtre, puis se précise. C’est Frances.) C’est lui ! Mon jardinier ! Mon cousin ! (Elle ouvre la fenêtre. Lucy a un mouvement de recul.)
Frances (annonce)
Le jardin. Poésie.


Un insecte doré crissait sur le sable ;
Un grignotement de nuit dans la serre
Je n’entendais plus le bal, car l’ombre
Et le fracas des sécateurs étaient partout
Puis ce fut le taille-haies
Et les arbres noirs portaient des lambeaux rouges
Comme des grenades lacérées.


C’est nouveau ! C’est de moi ! Il est bien, hein ?
Anthea (écoeurée)
Allez, où tu as encore pêché ça ? Dans un vieux magazine ?
Lucy
Tu oublies qu’il ne sait pas lire ! Tout sort de sa tête, tout de suite…
Anthea
Je n’allais pas lui payer des leçons, au prix qu’il me coûte déjà !
Lucy
Il me fait peur.
Anthea
Ah, c’est la meilleure ! Lucy tremble devant mon pauvre Frances !
Lucy
Il me fait peur comme Heinz.
Frances
Le nouveau venu ! Le prince des forêts ‘mmémoriales !
Anthea
Immémoriales, Frances, immémoriales ! Le nouveau venu, tout juste ! Le boche râpé, avec ses bouquins, et la poussière de ses bouquins ! Un prince ! On a la gorge en parchemin, rien qu’à lui parler !
Lucy
Moi, il me glace.
Frances
Le silence éternel des banquises bleutées, quand souffle l’Auster et que le soleil blafard amorce son déclin !
Anthea (brusque colère)
Bon, maintenant, ça suffit! Disparais! (Elle hurle, en détachant les syllabes) Et ce soir, hein? Pour ce soir! Des roses! Des tonnes de roses! Pas celles que tu as peintes en vert! Compris? Et tu mettras ta veste violette! Et ta perruque! Compris?
(Frances, rayonnant, fait signe que oui et se retire.)
Lucy (entre deux tons)
… Perruque ?
Anthea
Mais oui, enfin ! Un laquais de grande maison doit tenir son rang! Son piteux rang ! (sévère) Ca se sait.
Lucy
Très bien Anthea. Donne-moi l’argent.
Anthea (sursaute)
Quel argent ?
Lucy
Mais voyons, pour l’épicier !
Anthea
Ah, j’oubliais ! Tout est enchevêtré aujourd’hui, compact, sombre, comme mon jardin—on n’est plus servi… (à la fenêtre apparaît Angel. Lucy qui lui tourne le dos, ainsi qu’à Anthea, ne le voit pas. Anthea lui fait un petit signe et sort, tout en disant à Lucy) J’y vais !
Lucy (distraitement, sans se retourner)
Eh bien, à tout de suite !

(Entre Angel)
 


(A SUIVRE...)

 

Lise Lefebvre, 2003.
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