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Début de l'acte I
Seconde partie de l'acte I


LE JARDINIER TRAHI

 

ACTE I (suite)


Heinz
J’espère que je n’ai rompu là aucun entretien…
Lucy
Du tout. Veuillez vous asseoir.
Heinz (reste debout)
Inutile d’être aussi formelle, ma belle enfant…
Lucy
Je vous demande pardon ?
Heinz (ignore la remarque et se promène dans la pièce)
C’est curieux, ici. Joli, bien sûr. Clair, mais éteint. Curieux, pour une actrice.
Lucy
Allons, ne me dites pas que ma tante recherche, jusque dans sa salle à manger, la pénombre des théâtres !
Heinz
Qui vous parle de pénombre ? Je vous dis que tout cela est soigné, les lumières, les pas feutrés sur les tapis, la précision des ombres sur le mur…
Lucy
Et, bien sûr, vous n’êtes pas en train d’insinuer que ma tante… travaille ses entrées ? Maquille ses fenêtres ? Aménage des contrastes, avec son maigre pécule hérité de tournées trop rares ?
Heinz
Vous allez me faire pleurer.
Lucy
De quoi vous moquez-vous ? Anthea n’a jamais travaillé que par plaisir. La pauvre ! Elle se donnait un mal de chien, faisait elle-même ses costumes. Elle jouait dans des salles des fêtes poussiéreuses, de vieux cinémas. Un soir qu’elle était sur scène, le théâtre a pris feu. La torche c’était elle.
Heinz
A vous entendre, on la croirait morte.
Lucy
Elle s’est retirée ici, et après ? Laissez-la en paix, tout ce qui n’est pas sa famille et ses fêtes lui répugne.
Heinz (qui examine toujours la pièce)
J’aime ces contrastes. Je me suis un peu occupé de peinture, il y a longtemps. Je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’on maquille ses fenêtres.
Lucy (involontairement)
Moi, si. (elle se reprend et tape du pied.) Je veux vivre à l’air, moi, et voir les autres agir, en pied et en face ! J’ai vécu terrée, un temps ; dans ma terre personnelle, un gîte grisâtre fait de boue sèche. Voici que j’ai gratté avec mes ongles et mon sang pour atteindre la surface—et voici ma première bouffée d’air vrai ! Je ne la refuserai pas !
Heinz (négligemment)
Il est vrai, lorsque votre situation s’améliore…
Lucy
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Heinz
Eh bien, que les obligations familiales ne sont pas tout, et qu’il y a certaines exigences matérielles… Le bonheur tient à si peu de choses, n’est-ce pas ?
Lucy
Précisez.
Heinz
Très bien. L’héritière richissime d’une obscure grand-tante peut se permettre de respirer, avec une grâce si émouvante, un air perdu. Je ne savais pas que les intérieurs de coffre-forts étaient si vivifiants ; je devrais y passer quelque temps moi aussi.
Lucy
Un conseil ; laissez de côté mes affaires de famille.
Heinz
Mais voyons donc ! Pourquoi croyez-vous que votre tante me fait venir ? Pour herboriser dans le jardin de Frances, qui par ailleurs est fort beau ?
Lucy (abasourdie)
Anthea vous…
Heinz
Tut ! Je me tais ! Vous l’avez dit, ma chère enfant, vos intérêts ne me concernent en rien… (un temps.) Tous mes vœux de bonheur.
Lucy
Hein ?
Heinz
Avec Angel. (un temps. Lucy, suffoquée, ne répond pas.) J’espère que votre dot aura de quoi le satisfaire.
Lucy
J’aimerais vous prier de sortir. Malheureusement, je ne suis pas ici chez moi.
Heinz
« Malheureusement » ! Voilà qui est bien, très bien dit ! Malheureusement ! Jeune ambitieuse… La maison vous plaît ?
Lucy (comme pour elle-même)
Elle est grande. Affreuse. Brûlante comme une terre cuite en plein soleil. Mais que voulez-vous ? J’y ai vécu une partie de ma vie. Je l’aime, forcément.
Heinz
Et votre tante ?
Lucy
Oui ?
Heinz
La noble Anthea ! La reine des bazars ! La grande-prêtresse des fêtes arrosées ! La Vénus de ce Vénusberg en planches, en stuc, faux marbre, et les roses !
Lucy (inquiète)
Je vais voir ce qu’elle fait.
Heinz
Elle arrive, n’ayez crainte ! Je sens approcher le pas divin de la déesse ! Sous ses pieds naissent des roses de cristal arrosées de whisky ! La voici qui tend le bras pour attraper un verre—ô calice sacré ! La voici qui parle au jeune prêtre à la tête embrumée d’encens !
Lucy (affolée)
Je vous le jure, elle est juste à côté ! J’y vais…
Heinz (criant à pleins poumons)
LA VOICI !


Entre Anthea


Anthea
Eh bien ! Qu’est-ce qu’on répète ici ? Vous en faites un boucan !
Lucy
Anthea, c’est…
Heinz
Bonjour, chère madame.
Anthea
Je vous ai fait attendre ; pardon ! Mais au moins, Lucy vous a tenu compagnie. (Bas, à Lucy) File chez l’épicier !
Lucy (même jeu)
Et l’argent ?
Anthea
L’argent…
Lucy
Tu ne l’as pas donné à Angel ?
Anthea
Mais…
Lucy
Mais qu’est-ce que vous avez fait, tout ce temps ? Et lui, où est-il ?
Anthea
Dans la pièce à côté… Il fume.
Lucy
Il fume ?
Heinz (ironique)
Auréolé de parfums !
Lucy
Taisez-vous !
Heinz (même jeu)
Douce enfant à la bouche de miel.
Anthea
Enfin, voyons, à quelle heure ferme l’épicerie ?
Lucy (à part)
A quelle heure ferme l’épicerie, l’épicerie, l’épicerie qui fait crédit ?
Heinz
Midi, il me semble… Les douze coups de bronze sur le gong fatidique.
Lucy (à part)
Bon dieu, aussi cinglé que l’autre !
Anthea
Midi ! Je vais chercher Angel en vitesse. Midi ! J’ai à peine le temps mon dieu !

Elle se dirige en courant vers la porte ; au même moment,
une horloge invisible égrène douze coups.
Tous s’immobilisent.

 

Heinz (détache ironiquement les mots)
Trop… tard !
Anthea (à Lucy)
Tu as tout fait rater ! Tu n’es qu’une pauvre idiote ! Tu ne vaux pas mieux que ta mère !
Heinz
Allons, allons… !
Anthea
Ne vous en mêlez pas, vous ! Laissez la famille où elle est !
Lucy
Inutile de t’énerver, Anthea. J’y retournerai cet après-midi… dès que j’aurai l’argent, bien sûr.
Anthea
Oh, n’essaie pas de me faire porter le chapeau ! Je ne t’ai pas donné l’argent assez tôt, hein ? Mais pourquoi as-tu envoyé Angel à ta place ? Empotée ! Fainéante !
Lucy (d ‘un ton ambigu)
Eh bien, j’irai. J’irai voir Angel. Il doit avoir de l’argent sur lui… Je le lui demanderai. Nous n’aurons pas de souci à nous faire…
Anthea (troublée)
Oui, oui, c’est très bien. Tu demanderas à Angel. Il sait où est le coffre. Allez va maintenant, va…
Lucy
Pas de soucis à se faire avec Kealson…
Anthea
Oui, oui, c’est bien. Allez ! Sois gentille… Va voir Angel, hein ? Va. Va.
Lucy (salue Heinz ironiquement)
Monsieur…
Heinz (idem)
Chère enfant…

Lucy sort.

 


(A SUIVRE...)

Lise Lefebvre, 2003.
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