Heinz
J’espère que je n’ai rompu là aucun
entretien…
Lucy
Du tout. Veuillez vous asseoir.
Heinz (reste debout)
Inutile d’être aussi formelle, ma belle enfant…
Lucy
Je vous demande pardon ?
Heinz (ignore la remarque et se promène
dans la pièce)
C’est curieux, ici. Joli, bien sûr. Clair, mais
éteint. Curieux, pour une actrice.
Lucy
Allons, ne me dites pas que ma tante recherche, jusque dans
sa salle à manger, la pénombre des théâtres
!
Heinz
Qui vous parle de pénombre ? Je vous dis que tout cela
est soigné, les lumières, les pas feutrés
sur les tapis, la précision des ombres sur le mur…
Lucy
Et, bien sûr, vous n’êtes pas en train d’insinuer
que ma tante… travaille ses entrées ? Maquille
ses fenêtres ? Aménage des contrastes, avec son
maigre pécule hérité de tournées
trop rares ?
Heinz
Vous allez me faire pleurer.
Lucy
De quoi vous moquez-vous ? Anthea n’a jamais travaillé
que par plaisir. La pauvre ! Elle se donnait un mal de chien,
faisait elle-même ses costumes. Elle jouait dans des
salles des fêtes poussiéreuses, de vieux cinémas.
Un soir qu’elle était sur scène, le théâtre
a pris feu. La torche c’était elle.
Heinz
A vous entendre, on la croirait morte.
Lucy
Elle s’est retirée ici, et après ? Laissez-la
en paix, tout ce qui n’est pas sa famille et ses fêtes
lui répugne.
Heinz (qui examine toujours la pièce)
J’aime ces contrastes. Je me suis un peu occupé
de peinture, il y a longtemps. Je ne vois pas d’inconvénient
à ce qu’on maquille ses fenêtres.
Lucy (involontairement)
Moi, si. (elle se reprend et tape du pied.) Je veux vivre
à l’air, moi, et voir les autres agir, en pied
et en face ! J’ai vécu terrée, un temps
; dans ma terre personnelle, un gîte grisâtre
fait de boue sèche. Voici que j’ai gratté
avec mes ongles et mon sang pour atteindre la surface—et
voici ma première bouffée d’air vrai !
Je ne la refuserai pas !
Heinz (négligemment)
Il est vrai, lorsque votre situation s’améliore…
Lucy
Qu’est-ce que ça veut dire ?
Heinz
Eh bien, que les obligations familiales ne sont pas tout,
et qu’il y a certaines exigences matérielles…
Le bonheur tient à si peu de choses, n’est-ce
pas ?
Lucy
Précisez.
Heinz
Très bien. L’héritière richissime
d’une obscure grand-tante peut se permettre de respirer,
avec une grâce si émouvante, un air perdu. Je
ne savais pas que les intérieurs de coffre-forts étaient
si vivifiants ; je devrais y passer quelque temps moi aussi.
Lucy
Un conseil ; laissez de côté mes affaires de
famille.
Heinz
Mais voyons donc ! Pourquoi croyez-vous que votre tante me
fait venir ? Pour herboriser dans le jardin de Frances, qui
par ailleurs est fort beau ?
Lucy (abasourdie)
Anthea vous…
Heinz
Tut ! Je me tais ! Vous l’avez dit, ma chère
enfant, vos intérêts ne me concernent en rien…
(un temps.) Tous mes vœux de bonheur.
Lucy
Hein ?
Heinz
Avec Angel. (un temps. Lucy, suffoquée, ne répond
pas.) J’espère que votre dot aura de quoi
le satisfaire.
Lucy
J’aimerais vous prier de sortir. Malheureusement, je
ne suis pas ici chez moi.
Heinz
« Malheureusement » ! Voilà qui est bien,
très bien dit ! Malheureusement ! Jeune ambitieuse…
La maison vous plaît ?
Lucy (comme pour elle-même)
Elle est grande. Affreuse. Brûlante comme une terre
cuite en plein soleil. Mais que voulez-vous ? J’y ai
vécu une partie de ma vie. Je l’aime, forcément.
Heinz
Et votre tante ?
Lucy
Oui ?
Heinz
La noble Anthea ! La reine des bazars ! La grande-prêtresse
des fêtes arrosées ! La Vénus de ce Vénusberg
en planches, en stuc, faux marbre, et les roses !
Lucy (inquiète)
Je vais voir ce qu’elle fait.
Heinz
Elle arrive, n’ayez crainte ! Je sens approcher le pas
divin de la déesse ! Sous ses pieds naissent des roses
de cristal arrosées de whisky ! La voici qui tend le
bras pour attraper un verre—ô calice sacré
! La voici qui parle au jeune prêtre à la tête
embrumée d’encens !
Lucy (affolée)
Je vous le jure, elle est juste à côté
! J’y vais…
Heinz (criant à pleins poumons)
LA VOICI !
Entre Anthea
Anthea
Eh bien ! Qu’est-ce qu’on répète
ici ? Vous en faites un boucan !
Lucy
Anthea, c’est…
Heinz
Bonjour, chère madame.
Anthea
Je vous ai fait attendre ; pardon ! Mais au moins, Lucy vous
a tenu compagnie. (Bas, à Lucy) File chez
l’épicier !
Lucy (même jeu)
Et l’argent ?
Anthea
L’argent…
Lucy
Tu ne l’as pas donné à Angel ?
Anthea
Mais…
Lucy
Mais qu’est-ce que vous avez fait, tout ce temps ? Et
lui, où est-il ?
Anthea
Dans la pièce à côté… Il
fume.
Lucy
Il fume ?
Heinz (ironique)
Auréolé de parfums !
Lucy
Taisez-vous !
Heinz (même jeu)
Douce enfant à la bouche de miel.
Anthea
Enfin, voyons, à quelle heure ferme l’épicerie
?
Lucy (à part)
A quelle heure ferme l’épicerie, l’épicerie,
l’épicerie qui fait crédit ?
Heinz
Midi, il me semble… Les douze coups de bronze sur le
gong fatidique.
Lucy (à part)
Bon dieu, aussi cinglé que l’autre !
Anthea
Midi ! Je vais chercher Angel en vitesse. Midi ! J’ai
à peine le temps mon dieu !
Elle se dirige en courant vers la porte ; au même moment,
une horloge invisible égrène douze coups.
Tous s’immobilisent.
Heinz
(détache ironiquement les mots)
Trop… tard !
Anthea (à Lucy)
Tu as tout fait rater ! Tu n’es qu’une pauvre
idiote ! Tu ne vaux pas mieux que ta mère !
Heinz
Allons, allons… !
Anthea
Ne vous en mêlez pas, vous ! Laissez la famille où
elle est !
Lucy
Inutile de t’énerver, Anthea. J’y retournerai
cet après-midi… dès que j’aurai
l’argent, bien sûr.
Anthea
Oh, n’essaie pas de me faire porter le chapeau ! Je
ne t’ai pas donné l’argent assez tôt,
hein ? Mais pourquoi as-tu envoyé Angel à ta
place ? Empotée ! Fainéante !
Lucy (d ‘un ton ambigu)
Eh bien, j’irai. J’irai voir Angel. Il doit avoir
de l’argent sur lui… Je le lui demanderai. Nous
n’aurons pas de souci à nous faire…
Anthea (troublée)
Oui, oui, c’est très bien. Tu demanderas à
Angel. Il sait où est le coffre. Allez va maintenant,
va…
Lucy
Pas de soucis à se faire avec Kealson…
Anthea
Oui, oui, c’est bien. Allez ! Sois gentille… Va
voir Angel, hein ? Va. Va.
Lucy (salue Heinz ironiquement)
Monsieur…
Heinz (idem)
Chère enfant…
Lucy sort.
(A SUIVRE...)