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Début de l'acte I
Deuxième partie de l'acte I
Troisième partie de l'acte I


LE JARDINIER TRAHI

 

ACTE I (fin)



Heinz
Eh bien, nous voilà à l'aise pour parler maintenant.
Anthea (distraitement)
Comment ça va dans la grange ? Vous êtes bien installé ?
Heinz
Merveilleusement. Pour écrire, c'est l'idéal - cet isolement sous les vieilles poutres, dans les odeurs humides... J'ai presque envie de me remettre à peindre.
Anthea (poliment)
Ah, vous peignez ?
Heinz
A mes heures. Je suis un piètre artiste. (une pause) J'aimerais faire votre portrait, plus tard.
Anthea (soucieuse)
Il fut un temps, j'avais mon portrait - enfin, ma photo - dans les théâtres, les magazines. J'étais quelqu'un, à l'époque.
Heinz
Allons ! Est-ce que c'est personne, notre Vénus à tous ? Vous oubliez vos divines soirées, chère madame.
Anthea (même jeu)
Mes divines...
Heinz
Arrosées de champagne et de féerie.
Anthea
A ce propos...
Heinz
Le Venusberg aux mille et une torches rallumées !
Anthea (rire nerveux)
Mille et une torches ! Et vous croyez que je trouverai l'argent pour tout ça ?
Heinz
Argent, vous avez dit ? Mais, ma chère Anthea, l'argent ne doit pas vous retenir ; entraver aussi bassement une gloire éclatante qui ne demande qu'à renaître !
Anthea (se jette à l'eau)
Heinz, vous savez que je vous fais entièrement confiance. Je m'en remets à vous. Une fois encore...
Heinz (très froid et technique)
Qu'est-ce qui s'est passé cette fois-ci ?
Anthea
Ah, mon dieu, vous savez...
Heinz
Je ne sais pas, non. Je suppose - et j'espère - que vous allez me l'apprendre.
Anthea
Ne m'accablez pas, Heinz ! Les dépenses de la dernière soirée...
Heinz
Oui... ?
Anthea
Enfin bref, je suis criblée de dettes.
Heinz
Toujours la même banque.
Anthea (voix blanche)
Oui, Duke, toujours lui... (elle se reprend un peu) Il ne fait pas de cadeau. Ca se sait. Aussi Angel me racontait l'autre jour...
Heinz
Quel pourcentage ?
Anthea
Hein ?
Heinz
Les intérêts.
Anthea
Toujours le même... vous savez bien. (long silence)
Heinz
Pas de cadeau... parce que vous croyez que tout ça va vous être offert éternellement, en échange de bons et loyaux services à la beauté gratuite ? De votre théâtre ? Que vous continuerez à marcher dans ces murs comme un fantôme élastique ?
Anthea (à part)
Mais c'est vrai qu'il fait peur. Et puis, aussi cinglé que mon pauvre cousin ! Je n'en tirerai plus rien, je crois.
(haut) Heinz, je n'espère qu'en vous, mon ultime recours ! Je vous en prie ! Je n'ai que vous pur m'avoir ce crédit !
Heinz
Vous prêter ? Encore ?
Anthea
Allez voir Duke.
Heinz
Je ne le connais pas, chère Madame.
Anthea (suffoquée)
Mais...
Heinz
A peine s'agit-il d'un allié, disons, politique.
Anthea (brusque éclat)
Oui, oui, c'est ça, prenez vos airs sucrés, on les connaît, vos affaires de chantage.
Heinz (se lève calmement)
Vous lisez trop la presse à scandale. Bon. Le temps s'envole chez vous, mais j'ai...
Anthea
Arrêtez. Vous voulez que je m'abaisse ; que j'implore. Très bien. Je ferai tout. (avec un sourire) Tout ce qui vous agrée, bien sûr...
Heinz (affectueusement)
Allons, ne blessez pas un vieil ami...
Anthea (ne l'entend pas et balbutie)
Tout plutôt que devoir hypothéquer...
Heinz
Tout problème a sa solution. Asseyons-nous. Parlons calmement.
Anthea
Oui, merci, vous êtes bon. Heinz ! En vous je crois, comme vous me comprenez.
Heinz
Vous me flattez.
Anthea
Vous pouvez m'avoir ce crédit ?
Heinz
Je peux tout, chère amie, tout... s'il plaît à ma volonté.
Anthea (à part)
Fallait s'y attendre.
Heinz
Chère madame, depuis cinq ans que je vous rends ces... petits services, vous reconnaîtrez que je vous ai traitée avec une délicatesse...
Anthea
Oh !
Heinz
Enfin, chère amie, j'aurais pu tout au moins exiger une commission, en échange de transactions périlleuses.
Anthea
J'ai la larme à l'oeil.
Heinz
Je risquais gros pour renflouer vos caisses. Je l'ai fait sans sourciller, et même, je l'avoue, avec un certain amour du travail bien fait.
Anthea
Travail bien fait ? Et les pots-de-vin que vous versait Duke, en plus de mon argent !
Heinz (calmement)
On n'a rien sans rien.
Anthea
Ni vous sans moi, ni moi sans vous ? Enlacés sans fin dans la mer, avec un coffre-fort pendu à nos pieds...
Heinz
Allons, allons, nous n'en sommes pas là !
Anthea
Qui sait ?
Heinz
Ce que vous réclamez est très difficile. Presque impossible. De plus en plus. Mon influence n'est pas illimitée, comme vos dettes...
Anthea (sourit amèrement)
Un coup bas...
Heinz (l'ignore)
Mais il ne s'agit plus de ça. Entre bons amis... (pause) J'aime beaucoup votre petite nièce, comment s'appelle-t-elle, déjà ?
Anthea (abasourdie)
Lucy ?
Heinz
Oui, c'est ça, Lucy... cette petite part dans la vie avec un sacré capital.
Anthea
Vous voulez parler de quoi ?
Heinz
Enfin, je l'aime bien.
Anthea
C'est d'elle qu'il s'agit ?
Heinz
Ne vous méprenez pas.
Anthea
Oh, pas de danger !
Heinz
Je voulais vous   demander la permission de rester dans la grange, un peu plus longtemps...
Anthea (méfiante)
Et c'est tout ?
Heinz
Bien sûr.
Anthea (même jeu)
Quoiqu'il en soit, vous la verrez ce soir.
Heinz (se lève, en proie à une sorte de malaise)
Très bien ; peut-être serai-je retenu ailleurs...
Anthea
Allons donc ! Vous viendrez ! Je compte sur vous !
Heinz
Bien sûr. Je dois partir... Anthea ! Rappelez-vous... C'est dans votre intérêt... Que je négocie. Et... n'oubliez pas la grange !
(Il sort)
Anthea
La grange ; c'est ça ! Espèce de sale menteur ! Proxénète ! Tu voulais m'arracher de la bouche les mots honteux ! Au lieu de les garder pour toi... Tu la verras, cette petite garce, mais en image ! Je te la montrerai de loin, sous verre, comme une poupée mécanique, avec des rubans de sang dans les cheveux... Mon dieu je deviens folle ! Et l'autre débile, qu'est-ce qu'il fait avec ses fleurs ? Je porte tout sur les épaules, et rien n'est prêt, mon dieu, rien n'est prêt !
(Elle sort)

(Entre Frances, lentement ;
il porte un panier débordant de roses
et le pose sur la table
.)

Frances (déclame son poème, figé face au public )
Les roses sont vertes
Les roses de boue
Meurent plus vite dans la serre
Roses grises à la hâte enterrées
Roses vertes
Le jardin est si sec
Les feuilles qui craquent
Comme un pistolet qu'on recharge.
Les roses sont vertes
La terre est rouge
Et le jardin a peur.

 


(A SUIVRE...)

Lise Lefebvre, 2003.
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