Toutes les pièces de théâtre

Début de l'acte I
Deuxième partie de l'acte I
Troisième partie de l'acte I
Fin de l'acte I

 


LE JARDINIER TRAHI

 

ACTE II

Le jardin d'Anthea. Entrent Heinz et Lucy ; ils se promènent.

Heinz
Je ne vous entends plus, Lucy ; parlez, guidez-moi un peu. Je ne me reconnais pas, ici.
Lucy
Moi-même, je m'y retrouve mal. Domaine réservé !
Heinz
Anthea ?
Lucy
Non ; Frances. Lui seul y accède, Anthea, parfois, nous, presque jamais. (un temps) Vous n'avez pas froid ?
Heinz
Un peu.
Lucy
C'est tous ces arbres noirs. Ils mêlent leurs branches. Le soleil ne filtre pas. Et ces plantes carnivores, épanouies en tapis horrible et gras ; elles tissent un réseau glacial, comme un poison dans les veines.
Heinz
Vous avez peur, Lucy.
Lucy (soudain agressive)
Qu'est-ce que ça peut vous faire ? (un temps) J'ai peur, oui, j'ai peur. Mais ma peur me donne chaud, elle m'enveloppe d'une douce couverture d'habitudes. Ma peur m'enlace avec Angel.
Heinz
Tiens tiens...
Lucy (ne l'a pas écouté, ou entendu)
Seule avec Angel, autrefois, on courait dans les grandes herbes froides, la nuit, et quand je tombais il serrait   mon visage entre ses mains mais je continuais à crier. Mon visage tremble toujours sur ses mains comme une eau palpitante, mais je me suis tue.
Heinz
Et Angel ?
Lucy
Ce soir nos fiançailles, et dans la joie l'eau bue à deux mains, plus bleue et plus glacée que la source de toutes les eaux. (à part) Et le champagne ! Le champagne d'épicier ! J'aurai à peine le temps mon Dieu ! Anthea !
Heinz
L'eau m'a inspiré bien des fois. J'ai tenté de la peindre.
Lucy (distraite)
Ah bon ?
Heinz
Ma conclusion est que votre solution reste la meilleure : la tenir au creux des mains, et la boire.
Lucy
Vous pourriez peindre ce jardin.
Heinz
C'est vrai ; il a refermé ses bras sur vous, et vous dormez dans son souvenir... (entre deux tons) Je pourrais en faire quelque chose d'impressionniste et de rose, vous savez. Aurore trouble et mouillée...
Lucy
Façon bonbonnière ? Pour vos dignes admiratrices ?
Heinz (même jeu)
J'ajouterais sur la toile un gâteau de mariage angélique et gras, avec des rubans de crème rose, comme autant de vers de terre, qui grouilleront en mémoire de ce séjour enchanteur.
Lucy
Ca suffit, Heinz. Laissez là mon mariage.
Heinz
Pauvre enfant ! N'en dites pas plus. Je vois d'ici les murs blafards de votre home, je vous vois seule, votre joue en larmes appuyée sur l'oreiller froid. Je vous vois fouiller anxieusement les poches, avec fièvre et jouissance honteuse. Et vos cheveux amers...
Lucy
Taisez-vous !
Heinz
Faussés par les teintures. Je ne reverrai plus ces cheveux de grandes herbes et de bois vert.
Lucy
Vous délirez.
Heinz
Vous marchez aujourd'hui pour la dernière fois dans ce jardin. Et j'en suis le premier touché.
Lucy
Oui ; quel dommage ! Vous ne pourrez plus persifler sur mon compte ! Je partage votre peine amère...
Heinz (redevient sarcastique)
Lucy ! Vos bonnes résolutions ! Vous étiez devenue presque supportable !
Lucy
Parce que ma tante m'a demandé de vous accompagner...
Heinz
Et vous ne cherchez pas à en profiter ?
Lucy (ironiquement)
Pour... ?
Heinz
Pour comprendre.
Lucy
Comprendre... quoi ?
Heinz (geste circulaire)
Tout ça. Ce jardin sombre. Votre mariage ; votre départ. Des cheveux faux, que vous laverez de vos larmes. Des jours pâles, les uns après les autres, traînant les pieds comme une procession de fantômes.
Lucy (sarcastique)
Et c'est tout ce que vous craignez pour moi ? Des jours de pluie ? Petite nature, va !
Heinz
Qui vous dit que j'ai peur pour vous ?
Lucy (qui, apparemment, ne l'a pas écouté)
Moi je n'ai pas peur de ces cheveux perdus, de mon front mouillé les matins d'hiver. Je me fie à lui.
Heinz
Pour ce que vous le connaissez !
Lucy
Est-ce que je vous connais, moi !
Heinz
Je t'avertis, ma petite. C'est tout.
Lucy
M'avertir ! Regardez bien les astres, ce soir ! Homme aux mille talents... peintre, psychologue, astrologue... quelle panoplie !
Heinz
Vous seriez mieux ailleurs.
Lucy
Et seule ?
Heinz
Vous savez bien que non. Lucy...

(L'entrée de Frances l'interrompt.)

Frances
Et comme ça on se promène ?
Lucy
Oui ! (un temps) Mais tes mains sont toutes noires !
Frances (l'air absent)
Ah ? (puis, très vite) J'ai ramassé des cailloux sur le chemin. J'ai sali mes mains, j'ai lâché les cailloux. Mais l'herbe rigolait, et j'ai cligné de l'oeil au hibou.
Lucy
A part toi, Frances, qui pourrait voir des hiboux en plein jour ?
Frances (ton déclamatoire)
Anthea arrive.
Lucy (inquiète)
Tu en es sûr ?
Frances
Ell's'promène avec Angel, 'lui donne les fruits rouges qu'a peut plus manger. Y's promènent près des cactus, tout près, trop près.
Heinz
Du moment qu'ils ne sont pas assis dessus...
Lucy (regarde en direction des coulisses)
Mais c'est vrai ! Je les vois, ils s'approchent.


(A partir de ce moment, tout doit être joué très vite,
jusqu'à l'entrée d'Anthea et d'Angel)

Heinz
Vite, cachons-nous !
Lucy
Comment--mais...
Frances (comme par jeu)
Derrière la haie !
Heinz
Vite ! Les voilà !
Lucy
Mais on entend tout, de là-bas !
Heinz (qui l'entraîne)
Justement !
Frances (seul en scène, comme un outil qu'on a oublié)
Moi, je reste.


(Entrent Anthea et Angel)


Angel
Il t'a quand même promis un crédit.
Anthea
C'est agaçant tu ne comprends rien... Quelques chiffons de papier qui vont à peine payer mes dettes un crédit ! Et toi tu n'as rien fait c'était pourtant convenu je t'avais supplié pour moi pour mon bonheur
J'ai besoin d'argent
Angel
Et moi aussi ; tu sais que je fais tout...
Anthea (ironique)
Ah oui ? Pour me ruiner ? En attendant, c'est moi qui paye !
Lucy (émergeant de derrière la haie ; très vite)
Oh, cette folie ! Cette folie crasseuse qui lui colle aux mains et me colle comme un sang ! (elle disparaît)
Anthea
Jusqu'à quand je vais rester assise dans la poussière, comme la clocharde folle, qui attend le Jugement Dernier ? (elle aperçoit Frances) Tiens, te voilà, toi ! Qu'est-ce que tu fous là ? Tout est prêt pour ce soir, que tu oses te trimballer en débraillé dans mon jardin ? Allez, ouste !
Angel
Laisse-le, enfin ; il t'a rien fait, l'épouvantail ! Et s'il a envie de rester là, au soleil ? Pauvre débile ! Tu vas le perturber...
Anthea
Perturber ! C'est la meilleure ! Perturber ce paquet de loques... (plus bas, un peu inquiète) Ce bavard...
Angel (éclate de rire)
Bavard ! tu m'en montreras, des bavards comme ça ! Qui postillonnent aux oiseaux pendant des heures !
Anthea
Sois sérieux, Angel.
Angel (agacé)
Mais tu l'auras, ton fric !
Anthea
Tu ne comprends pas ce que j'ai dû supporter... supplier ce chat-huant de Heinz !
Heinz (ricane dans son coin)
« Chat-huant » me plaît !
Angel
Et alors ? Tu n'avais jamais joué les lèche-culs, jusqu'ici ? Mais je sais qu'avec lui on n'a rien sans rien.
Lucy (à Heinz)
Ah ! Les voilà les affaires que vous faites avec ma tante !
Heinz
Taisez-vous.
Anthea (troublée)
Oui, mais cet imbécile m'a seulement demandé... la grange. (un temps) Il restera là-bas... pour finir son roman.
Frances (se met à psalmodier en contre-point, et complètement hors de propos)
Marionnettes, marionnettes,
Chiffons sales et bouts de bâton
Et cogne et cogne et perce et troue
Marionnettes déchirées
Marionnettes recommencées
Angel (pendant que Frances récite)
Je n'aime pas trop le savoir... si près de nous. De tout cela. Mais bien sûr, il ne peut rien faire.
Anthea (une fois que Frances a fini, effrayée)
Oh, encore lui ! Allons nous-en ; viens. Je n'en peux plus. (Elle entraîne Angel ; ils sortent. Lucy et Heinz réapparaissent)
Lucy
Vous comprenez, Heinz ?
Heinz
Quoi ?
Lucy
Notre envie, à tous, de partir, de respirer un air plus froid ? Comme s'il suffisait de faire quelques centaines de kilomètres au Nord pour ne plus sentir l'odeur de la folie !
Heinz
Remettez-vous.
Lucy
Non, je ne me remets pas, Heinz. Je ne respire pas ; pas plus qu'elle. Au théâtre, sa névrose payait, quelquefois. Mais après, de sa loge suintait quelque chose d'âcre et d'horrible... une sorte de sueur rancie. Son ratage, ou sa folie, allez savoir...
Heinz
J'ignorais...
Lucy
Vous n'êtes jamais entré dans la chambre d'Anthea, pour déboucher ses flacons, respirer ses parfums... son attirail de poisons. Comme un soir, dans sa loge. Elle jouait un truc de boulevard. Ca s'est aplati dès la dixième soirée. Je la voyais, presque maigre dans sa robe marron, faire la mère de famille richissime, aguicheuse, goguenarde. Elle s'était fait siffler, s'il y avait eu des tomates ce soir-là, elle les aurait reçues. Assise face à son miroir, elle était sans larme. Un flacon de parfum dans chaque main. Les mouches bourdonnaient ; c'était l'été, crasseux et pénible dans la salle des fêtes de ce patelin sans nom. Face au miroir, elle regardait à travers moi, et elle me disait, en agitant ses mains armées de flacons : « Ma petite, je pourrais déblayer toute la coiffeuse et tout exploser par terre, et noyer le plancher d'alcool. Après, il suffirait d'une allumette. » Elle remuait ses flacons, comme si d'un coup ils allaient lui échapper, comme par magie. Puis elle les a lentement reposés. Elle a détourné son visage du miroir. C'était palpable comme l'air élastique de l'été, comme ces mouches absurdes. Et l'odeur de folie était là, comme un mauvais relent de sueur, comme un odeur de crasse cachée sous le parfum.
Heinz
Et Angel ?
Lucy (hausse les épaules)
Il est comme tout le monde. Il a des yeux.
Heinz
Je vous plains, mon petit.
Lucy
C'est sur elle qu'il faudrait pleurer. Mais j'ai les yeux secs, et bientôt je pars.
Heinz
Je vous le souhaite.
Frances (grands gestes)
Les voilà ! Les voilà !

(Heinz et Lucy se cachent à nouveau ; Frances récite à nouveau sa comptine.
Entrent Anthea et Angel, pendant la comptine)

Anthea (une fois que Frances a fini)
Angel j'ai peur, de tout. De ce que tout cela va devenir.
Angel
Peur de quoi ? De tout ce fric ? De ces bons vieux billets bien graisseux que tu aimerais étaler sur tes tartines, tous les matins, c'est ça qui te fait peur ?
Anthea
Je t'en prie, Angel, je ne parle pas de ça. (à voix basse) « Elle » me fait peur.
Angel (à voix haute)
Ma pauvre ! Tu trembles devant des courants d'air.
Anthea
Ce qui m'effraie c'est vous deux. Ce que tout ça va devenir. Votre départ d'ici, la maison, la voiture. Les voyages... votre mariage, je le vois très net, comme sur une banale photo bien tirée... Mais l'avenir m'échappe ; quand j'y pense, j'ai des secousses électriques par tout le corps.
Angel (un peu pédant)
Décharges, Anthea ; pas secousses, décharges.
Anthea
Quand je vous vois, vous deux plus tard, c'est brillant et c'est flou... comme un brouillard bleuté, celui qu'on voit trembler sur les lacs du Nord, quand le jour vient. Non ?
Angel
Je ne sais pas.
Anthea
Ce n'est pas comme ça ? Ce brouillard fin, humide, qui couvre les lacs du Nord, avant de se lever comme s'est levé le jour, bleu et froid et vif ? Ce n'est pas ça ?
Angel
Si, Anthea. Si, sans doute.
Anthea
Je vous vois là-bas, sous votre soleil froid, comme des chats sur un radiateur, à des kilomètres et des kilomètres de la vieille Anthea ! La Vénus aux mille et un liftings ! Je vous vois si bien !
Angel
Inutile ; ce qui est convenu est convenu. Je ne t'abandonnerai pas.
Anthea
Oh, oui ; tu l'as promis ! Et les autres aussi l'ont promis ; ils avaient ton âge. Seulement, à l'époque, c'est moi qui payais. Ils juraient de ne pas m'abandonner, au milieu du jardin, une main sur le coeur. C'était la nuit, et es crapauds chantaient ; et la lune, enfin tout le tuttim.
Et au matin, pfuit ! Plus personne !
Angel (agacé)
Mais qu'est-ce qu'il te faut, des preuves ? Tout ce qui m'intéresse chez la petite, comme toi, c'est qu'elle vient d'hériter.
Lucy (émerge de la haie, retenue par Heinz)
Mais...
Angel (sans s'en être aperçu)
Tu as encore la tête perdue par les sérénades de tes gigolos : moi, je vois plus loin. L'ambition, tu comprends ? Je croyais que tu voulais son pognon, à la gamine, et puis basta !
(Lucy sort de sa cachette, suivie de près par Heinz)
Lucy (à Angel)
Bravo ! Vraiment, bravo ! Je te tire mon chapeau ! J'espère que tu m'invites à tes noces ? Si tu as encore de quoi les payer...
Angel
Lucy, nous devrions parler de tout cela... seuls...
Lucy
Tais-toi ! Je ne veux pas t'entendre ! Je devrais te sauter à la gorge, au lieu de rester ici, face à toi ! Je te ferais grâce de mon ironie !
Angel
Ecoute.
Lucy
Je fais ma valise ce soir. Au petit matin, je serai partie. Je vous laisserai ici, à croupir comme des crapauds dans leur vase ! Je quitte ce bordel, moi, et je vous souhaite bien du bonheur.
Angel
Lucy...
Anthea
Laisse-la parler, laisse-la baver en dix volumes, cette frustrée du village. Cette conne ! Que je la voie en face ; que je comprenne son rôle, sa fonction dans tout ça. Je n'y suis plus, Angel. Qu'est-ce que nous voulions poursuivre et piller ; cette chiffe ? (à Lucy) Mais regarde-toi un peu ! Qu'est-ce que tu pouvais espérer ? Et tu restes là à discuter, à exiger ! Ma parole !
Lucy (se jetant sur elle)
Tu as fini ?
Heinz (la maîtrisant)
  Arrêtez Lucy, ça va trop loin.
Lucy (entraînée par Heinz vers la sortie)
Je te retrouverai ! Juré ! Dans ton jardin pourri comme toi ! Et tes fleurs molles ! (à Angel) Et toi aussi, ange à la manque ! Vendu !
Angel
Viens, Anthea.
Anthea
Il faut qu'on parle.
Angel
Justement ; viens. (Ils sortent)
Frances
Le jardin n'est pas pourri, c'est faux. Mais le tranchant de la serre cisaille le ciel en lamelles de plomb. Les reflets ont disparu dans la cruauté des insectes. Et sur les graviers du pont dorment des flaques de sang.

Il sort. Scène vide pendant quelques instants,
puis rentrent Anthea et Heinz ; la nuit commence à tomber

Heinz
Calmez-vous.
Anthea
Cette petite salope ! J'ouvrais toujours la main pour elle ; jamais regardé à la dépense !
Heinz
Bien sûr ; vous vouliez être payée de retour.
Anthea
Elle me devait bien ça ; dix ans j'ai brûlé sur scène--ardente et généreuse, disait maman--racornie, oui ! Comme mes affiches en rouleaux après un incendie qu'on y aurait mis... et tout ça, pour qu'elle parte à ma place ! Pour qu'elle emporte tout, et qu'elle file vers le Nord, vers le froid et l'air possible !
Heinz (appréciation ironique)
Ah !
Anthea
Mais je l'aurai, je l'aurai avant ça ! Je vous la donne, vous entendez, cette raclure ! Prenez-la, embarquez-la, et qu'on n'en parle plus !
Heinz
Je voulais vous trouver, pour vous dire que je vous obtiendrai votre crédit... voici toujours les papiers ; formalité, vous savez bien.
Anthea (prend les papiers sans les lire)
Mais vous la prenez, d'accord ? Vous qu'elle hait ; elle croira coucher avec un nid de serpents, vous pouvez même la violer si ça vous chante.
Heinz
Mesurez-vous.
Anthea
Pas plus que vous ! Vous qui êtes prêt à payer ! Pour ça !
Heinz
J'achète ce qu'on me vend, chère madame.
Anthea
Mais qu'est-ce qu'elle vous a fait, à tous, pour que vous lui courriez après !
Heinz
Sans doute le contraire de ce que vous faites, en somme rien. Son air sérieux, sa bouche prude ; sa naïveté... noire.
Anthea
Des mots ! (elle marmonne un instant, suivant le cours de ses pensées, puis : ) Et pour un peu d'argent, la voilà transformée en furie ! Mais moi, j'avais le droit de partir ! Ca se mérite ! Comme a mérité l'eau un poisson en spasmes sur une table, au soleil ! (un temps) Je compte sur votre silence, Heinz.
Heinz
Il est heureux pour vous, chère madame, que je m'honore auprès de vous du titre d'ami. Autrement, vous n'auriez pas de quoi m'acheter... pour ce silence !
(Entre Angel. Heinz s'avance vers lui.)
Heinz
J'allais partir.
Angel
Comment va-t-elle ?
Heinz
Vous la connaissez. (il sort)
Anthea (l'air absent)
Pourquoi es-tu là ?
Angel
Pour te rassurer.
Anthea
Va-t-en au Nord, que je ne te revoie plus ; avec elle que tu défends, que tu apaises.
Angel
Et que fallait-il faire ? Lui sauter à la figure, comme toi, et lui expliquer nos projets ligne par ligne ?
Anthea (furieuse d'un coup ; explosion)
Tu as tout fait foirer !
Angel
Et qui avait peur ? Qui voulait être rassurée ? Qui voulait que je dise tout, noir sur blanc, la petite, le pognon, et tout le paquet ?
Anthea (butée)
Tu l'as fait exprès. Tu as tout déballé pour l'emmener elle. Tu sais qu'après deux mots de lacs bleutés, elle ne t'en voudra plus. Elle videra la poubelle sur la tête de la vieille Anthea, et en route ! Au loin vers le froid ! Au Nord !
Angel
Au Nord ! Comment veux-tu que j'y aille ! Je suis lié ici. Noué ; nous sommes liés.
Anthea
Par contrat !
Angel
Mais oui !
Anthea
Scellé par nous deux, pour le meilleur et pour le pire, et nous voilà tranquilles avec notre conscience !
Quant à la petite Lucy, je ne m'en inquiète pas ; elle s'en remettra toujours, un gros paquet d'argent qu'est-ce que c'est, et puis elle trouvera bien quelqu'un pour l'emmener. Mais nous, c'est autre chose. Affaire de sang ; comme une blessure au-dessus du papier, les mains battantes et collantes du sang mélangé.
Angel
Tais-toi. Bon dieu, tu penses toujours à dix mille kilomètres d'ici ! L'important, c'est nous ; qu'est-ce que je peux faire, maintenant, pour nous ? Je ne devrais même pas être à côté de toi, mais là-bas dans la maison, en train de la persuader.
Anthea
Eh bien vas-y ! Débarrasse-toi de moi ! Qu'est-ce que tu attends ? Va la « persuader », comme tu dis ; un joli mot, monsieur-de-la-faculté. Je ne te demande même pas ce que ça veut dire.
Angel
Qu'est-ce qui te prend ?
Anthea
« Persuader » ; c'est bien ce qu'il a fait, l'ami de la famille, un jeune homme si correct, qui m'a ramassée bourrée un soir et depuis lors a un penchant pour moi.
Angel
Le temps presse.
Anthea
Mais va ! Compte sur ses bons sentiments. Elle t'écoutera peut-être.
Angel
Peut-être... ?
Anthea
Tu épluches tout ce que je dis, maintenant ? Elle t'écoutera peut-être ; elle t'écoutera sans doute.
Angel
J'y vais.
Anthea
Bonne chance !
Angel
Qu'est-ce que ça veut dire encore ?
Anthea
Mais rien ; simplement pense à l'avenir, après le moment où elle t'aura... écouté. « Pense à l'avenir » ; Maman me l'a toujours dit. Toi aussi. Pas vrai ? Si tu as des doutes, regarde dans le tiroir de ma table de nuit. Il est tout en nacre, le mignon, et chargé jusqu'à la gueule.
Angel (après un long silence)
Tu es folle.
Anthea
Oui, tu as raison, il ne faut pas précipiter les choses. Tu dois d'abord être en mesure d'hériter d'elle... légalement.
Angel
Tu n'es pas sérieuse ?
Anthea
Et tu vois un autre moyen ? Pour qu'elle n'aille pas baver son histoire en ville, et revenir avec les flics, en triomphe ? Pour qu'elle ne file pas entre nos doigts, avec sa valise et son paquet de blé, et ses futures robes qu'elle n'a pas encore achetées, sa jeunesse, et ses lacs ? Les grands lacs que je ne peux pas lui prendre ? Et tu la laisserais faire ?
Angel
Elle m'écoutera ; je te jure qu'elle m'écoutera. Je sais parler, elle est encore sous le choc. Elle tremble.
Anthea
Elle a intérêt ; allez, file, et n'oublie pas ce que je t'ai dit.
Angel (sombre)
Je n'oublie pas.
Anthea
Je vais chez l'épicier ; après tout, il faut du champagne pour ce soir ! (elle va pour sortir, puis se ravise) Et n'oublie pas ! (en sortant, elle se heurte à Frances qui entre ; cris, confusion, peut-être un très bref dialogue improvisé, audible ou non.)
Angel (qui n'a rien remarqué)
Eh non, je n'oublie pas ! Va-t-en au diable ! Quel coup pourri ! Aussi cinglées l'une que l'autre, à cogner ! Quelle affaire ! Et comment ? C'est tout simple ; tu as besoin d'argent, pour un séjour aux Bahamas ou une nouvelle voiture, ou une villa-piscine ? Va fouiller dans une commode de femme, entre dentelle et parfum, trouve une petit bijou lisse, un automatique chargé jusqu'à la gueule, épouse l'héritière et, le moment venu, sa tête confiante et son odeur sur l'oreiller, profite de ce moment où elle ferme les yeux et tire ! Ensuite, ramasse les draps troués de rouge et invente les suicide et les   larmes, et ensuite, passe à la banque pour encaisser un gros chèque bien mérité !
Oh, je voudrais partir !
Frances
Partir au pays du sang où des oiseaux couleur de pétrole se nourrissent de pierres ; on les entend grincer, toutes les nuits.
Angel
Tout cela est allé trop loin.
Frances
Quel pays trop lointain pour le métal arracheur de chair et les fleuves en fusion ?
Angel
Il faut pourtant retourner à la maison ; lui parler. C'est ma dernière chance.
Frances (pendant qu'Angel sort)
Elle n'est plus là-bas ; elle délibère avec le vieux sage, dans sa maison de paille. Si le soleil continue à se coucher vers l'ouest, elle ne restera plus longtemps sur les terres sèches ; elle partira vers la pluie. (sur un autre ton) Un pays de pluie, ça me dirait bien ; mais où c'est-il que ça peut pousser ?


(Rideau)


(A SUIVRE...)

Lise Lefebvre, 2003.
© Droits réservés.

 

 

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