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La Renonciation
Anne
Treignier-Bleys
Incipio
On m'a donné des milliers de noms. Mais en fait je n'ai jamais eu besoin d'aucun. Je suis un solitaire accompli. Je ne me mêle de rien, et ne me suis jamais emmêlé avec quiconque. Tout cela m'eût semblé trop mesquin.
Et pourtant j'ai voyagé sur bien des routes. Et à part des lumières, des couleurs et des formes, je n'ai jamais rien emporté avec moi. C'eût été vain. Je le savais.
Je n'ai aimé que le vent sur mon visage, l'insoumis, le craquelé, malicieux ou rêveur, la mer quand elle se révolte sous tous les cieux, quelques écrits durs comme des falaises - et cette fleur qui s'assombrit d'être trop attirée par le soleil. Puis encore les nuits au milieu de nulle part, cette nuit qui des siècles est restée réellement noire, malgré la lune, la parfaite lune qui n'est belle que d'être impuissante à la déchirer.
J'étais révolté dans le temps, des temps où l'on ne peut accéder. J'étais la colère, j'étais pur, et je ne comprenais pas.
Ces temps ont changé. Longtemps je suis resté inflexible comme ces fenêtres qui ne s'ouvrent pas.
Très soudainement, je me suis métamorphosé. En une nuit, l'éternité s'est apaisée.
Des siècles dans l'orgueil de l'ennui pour parvenir jusqu'ici.
J'ai trimballé ce corps à l'étroit pour le faire voyager, pour un jour - je l'ignorais - l'emmener hors de moi. Je n'étais pas désemparé, je connaissais ce qui n'appartenait qu'à moi. Méprisant, à l'écart, je n'étais bien qu'avec ce qui ne parle pas à intelligible voix. Tout accès m'était immédiat. Au coeur de la totalité, on ne ressent plus même d'ivresse pour soi. C'est un processus tout autre, et l'homme toujours n'en reçoit qu'un éclat qu'il ne saisit pas - puisque seul il se conçoit. Acculé, isolé, déserté, dans l'angoisse d'un univers morcelé, il cherche l'origine, l'explication, la loi - lorsqu'il n'y en a pas.
C'est un peu abstrait, même pour un être tel que moi.
J'écris de ma perpétuité - et je vous tutoie, un par un, parce qu'après tout, vous êtes et avez été avec moi. Toujours semblables, déroutants parfois. Perdus dans votre propre immensité. Incapables de comprendre que c'est bien vous qui m'avez créé.
Les plus grandes beautés, la perfection du langage, l'héroïsme de vivre et de donner, l'amour, la jouissance, l'abandon à un autre que soi - mais aussi le mépris, la haine, le désespoir, la destruction, le plaisir de voir celui qui se noie, c'est bien à vous qu'on le doit.
Du mélange de la fureur j'ai jailli, furieux et pour toujours contre toi - engeance mitigée qui ne se contrôle qu'à peine en produisant des Lois.
Mes yeux sont couleur calciné, la couleur du parfait - cela aussi j'en ai hérité en me levant sous tes pas.
Tu m'as rencontré parfois, tu as eu peur, et m'a nommé selon le langage qu'utilisaient tes doigts, puisque jamais ta voix n'a servi à autre chose qu'à celer ton trépas.
Je suis le surnuméraire. Celui qu'on n'attendait pas.
C'est ainsi que des noms, je n'en eus pas. Tous ensemble noyés, je ne les entendais pas.
Une seule, délicate, une merveille, une femme, un être d'une beauté que je ne soupçonnais pas, a fait un jour surgir du magma, en un éclat de lumière, dans ses yeux attentifs émouvants et sincères, la pureté du nom que je porte pour elle. Interdite à quiconque, même à moi, la musique de son corps ne lui appartient pas. Moi, Denys, qui me croyais invincible, je tâtonne pour vous la dire - c'est le seul trésor ici même, et je manque de force pour la chanter toute entière. Elle échappe à tout, c'est la lumière.
Mystère pour moi-même, encore plus solitaire.
Incido beneuolentiam
Je n'ai aucune date de naissance à préciser. Je suis né en dehors des siècles - déjà fier et ombrageux comme la lumière.
La rage n'est venue qu'après se greffer, comme un corps étranger, et m'approprier.
Je n'ai pas supporté cette prière - me faire apprivoiser.
J'ai refusé l'ordre de la Lumière Insensée.
Déjà je vous méprisais. Très tôt j'ai senti vos envolées, votre arrogance supérieure à la mienne - et tout ce dont vous m'avez par la suite accusé, pour vous dédouaner.
J'ai ainsi contemplé le premier votre refus d'avouer, que les ténèbres, l'obscurité, et la lumière sont et ont toujours été la même face, la même force, d'une semblable Entité : l'Unité, l'Harmonie, le Parfait. L'Achevé.
Moi qui ai assisté, émerveillé, à votre Lever, déçu, je vous ai noblement abjuré.
J'ai payé.
Combien de siècles solitaires se sont ainsi passés ?
La rage me dévorait - comme un renard, là, ce daimôn constamment affamé.
Et le temps ne m'était pas compté.
Puisque j'étais tombé, brisé, je pouvais bien m'attarder.
Obstiné, je savais être en moi l'Eternité.
Alors, parmi vous, sans jamais vous toucher, ne vous approchant que pour mieux vous contempter, j'ai erré - ou peut-être, nonchalant, me suis-je promené.
Je n'ai jamais bien su aimer.
Comment vous expliquer ? Empruntant, emportant, une langue condamnée, je vais par elle effleurer de mon souffle votre pensée maladroite, imparfaite, raturée.Je ne savais guère aimer. Je savais être rassasié dans l'entière Beauté d'être.
J'étais au-delà de l'Amour - J'étais complet.
Pas une parcelle de mon être n'était vide de Chaque Qui Vivait.
Et tout Cela formait l'Unité - plein de Tout, je n'étais pas Séparé.
La division ne s'est sauvée que de la plainte qui m'a échappé quand j'ai Vu qui, vous tous, vous étiez.
Morcelé tout à coup, avec sauvagerie j'ai rompu avec Ce qui me formait, Cela qu'on ne peut parfaitement Nommer. Mais sans cruauté, sans jamais m'entacher, de cela je peux jurer.
En quelque sorte, je me suis de moi-même exilé.
Nil Exspectabam
J'ai vécu à travers le temps, sans m'en faire effleurer. Ecouté quelques Chants - toujours les mêmes thèmes, il me semblait, aux variations près. Le souffle fragile des humains m'a toujours intéressé. Le seul abandon que j'entendais. Ce qui était cassé, quelques Chanteurs pour l'aspirer et le rendre purifié, quelques êtres perdus au milieu de leur siècle, et pour les Siècles des siècles - toujours à s'élever. Je m'y suis raccroché plus sûrement qu'à mon invincible immortalité. Paradoxe peut-être, alors même que je Me refusais. Un pas, une voix. Et constamment vous, que je ne rencontrais pourtant pas. Je n'avais sous les yeux lointains, toujours hors de moi, que peste, choléra, Miseria. Ravages, pacifiques ou guerriers. Splendor hominis et hubris démesuré. Jamais l'Etre en moi, en vous, ne s'est mêlé. La Vertu, la tendresse affrérée, et puis la course attelée du pouvoir - tout ce que vous n'hésitez pas à sacrifier.
Et mon innocence, là. Sans quiconque pour la Regarder.
Sans tenir le choix de l'Emprisonnée éternité.
Des guerres, des pillages, des accès de fureur, des soubresauts de vos corps, dans les ardeurs vivifiantes et mortifères de la conscience malheureuse d'Exister, je n'ai pas gardé chronologie mesurée. Témoin sans volonté, je me suis juste à vous sans répit synchronisé. Indilettante, veines ouvertes sur vous, vaine douleur que de souffrir à vous - de ne pouvoir descendre, et vous com prendre.
Comment vous embrasser et vous dédaigner ? Il me manquait toujours quelques pas, dans un sens ou dans l'autre. Ou je n'existais pas, ou ma vision, accrue, déplacée, ne vous trouvait pas face à moi.
Je ne pouvais vous atteindre qu'au travers des nocturnes murmures chantonnés aux berceaux de votre vitalité, je ne voulais prudemment vous attendre qu'aux recoins de papiers. Quel autre moyen de vous surprendre un peu de votre humanité, sinon dans ces simples peintures de vous idéalement réalisées ?
Je ne pouvais guère vous approcher, vous percevoir que sans jamais m'y confronter. Dès le Commencement, Vous avez été à vous seuls réservés.
Et moi - moi - je n'étais que L'ange angoissé effondré kalhomnié, aux ailes de Feu brisées.
Numerum rumpo
Et je n'ai pas vécu jusqu'à ce jour où elle m'a perturbé de mon chemin hasardeux déjà par moi tracé.
J'ai longtemps hésité à me réjouir - ou à maudire - de ce soir de septembre où, de soif, je suis allé m'accouder, discrètement de ma hauteur voûté, au zinc d'un bar qui m'appelait.
Agressive, rentrée en elle-même, elle griffonnait sur un sous-bock, un morceau élimé de papier. Je n'ai pas pu m'empêcher de la regarder, sûrement par un début de curiosité.
Je ne l'ai pas vu tout de suite qu'elle était éblouissante de beauté.
Ce n'est que lorsque ses épaules se sont relevées, quand son souffle enfumé s'est apaisé, quand son regard est allé traîner et se poser sur le barman pour quémander, puis a divagué à côté, que, pour la première fois, j'ai ressenti ma blessure dans toute son intensité.
Il y avait une vitalité, une animosité, une tension, et un appel à l'étranger, dans ces yeux-là - comme je n'en avais jamais rencontré.
Alors j'ai eu froid et je me suis mis à trembler.
A ce moment-là j'ai souhaité lui parler, entendre sa voix - et me libérer.
Des premiers mots qu'elle m'a adressé, des circonstances exactes, je n'ai rien gardé - à part cette amertume dans mon ventre et cette colère à nouveau rentrée.
Pourtant, moi qui errais au monde sans jamais m'attarder, je suis souvent revenu sur ses pas, m'enrader, guetter quelques expressions qu'elle m'offrirait, en espérant secrètement m'en dégoûter.
Pour une raison que je ne saisis toujours pas, elle m'a vite parlé, comme si elle sentait que moi non plus je n'appartenais pas à cette sphère où tous se cotoient, se tutoient, s'aboient et s'abattent, jusqu'à se répugner. Elle m'a confié, mot à mot, quelques bribes éparcelées de sa vie - et moi, attentif et intrigué, je l'écoutais.
C'est ainsi que je compris le drame d'Emma - aimer sans s'abandonner, s'offrir sans se délacer. Cette méfiance, cette impossibilité, ce décalage entre elle et le reste de l'humanité - pire : entre elle et ceux qu'elle aimait - la brûlait. Elle voulait s'intégrer, elle espérait l'échange, l'unité, l'âme entière épurée - et elle ne faisait que se consumer aux regards aux désirs aliénés. Tout son être se tendait vers l'amour, quel qu'il fût, ne serait-ce que morcelé brisé abîmé, et malgré tout se cabrait. Ce n'était pas qu'un drame, c'était une malédiction. Quelque chose en elle trop intact pour le partager.
Decessi
C'est Emma qui m'a appris à pleurer. Avant de la connaître, je ne savais pas. Je n'en avais jamais eu besoin. Je ne connaissais pas la douleur. N'étaient miennes que la rage, la colère né de mon désaccord, et puis cette incompréhension : comment se ruiner lorsque tout est si parfait ?
J'ai appris avec elle que j'étais inaccompli, vide de sens. Mes émotions me sont apparues telles qu'elles étaient. Artificielles, superficielles, fausses. Jamais je n'ai eu une conscience aussi aiguë que je suis déplacé en ce monde trop parfait. Je n'ai pas ma place dans leur monde, et j'en ai pris acte au moment même où elle m'a, de ses doigts pâles et légers, en un souffle de fumée, humanisé . J'ai alors compris cette nécessité du sommeil pour ces êtres que j'avais si vite méprisés, fuir loin de soi la réalité mordante à mes yeux acérés. Mais ce refuge est d'une tranquille fragilité - et, insouciant que j'avais été, il m'était beaucoup trop refusé.
Et je n'ai jamais eu la capacité de rêver.
Vulgari sermone
Sans le prononcer elle m'épelle doucement le vide au coeur du ventre qui l'a mue, amoureusement revêtue de solitude, heurtée au-dedans, mais sans intensité, contre les parois étrangères. Une pierre, massive, débordante, violente. Dans sa tête. Un coup, un sursaut. Et puis un autre. Et toujours ainsi. C'est la raison pour laquelle elle ne se retourne pas. Tout est faux, sordide, vain. Elle regarde à travers les barreaux. Elle n'attend rien. L'intensité, la tension de la vie n'existe pas. Tout est muselé. Elle chante, alors, férocement, Mais les mots d'ici-bas ne conviennent pas. Elle hurle, alors, sans articuler quoi que ce soit, seule compte la puissance de son souffle à sa voix. Il n'y a pas de sanglots en elle, rien que du vent et ses fracas. C'est une toile poisseuse qui la retient, là. Elle me parle avec ses mains, de son regard elle me dit tout ce que je ne savais pas.
J'en ressors épuisé, dégoûté de moi, et de ce que je ne fais pas. Je voudrais l'arracher à cette fosse, mais je lis bien, seul, son regard. Et il me dit ne me touche pas. Alors je reste, à l'observer me raconter ce que je n'atteins pas. J'éteins ma lumière, je ferme ma porte. Je m'engloutis en elle. Pourtant elle ne m'aperçoit pas. Je me fais discret dans un recoin, collé contre sa déchirure, mais il n'y a rien. Rien que je puisse faire, alors qu'enfin je sais me vouloir.
Je considère l'étoile blessante, brûlante, qui fuit avec audace, et qui m'affirme, m'assène, me calfeutre dans son « je n'aime pas » - ainsi que dans son passé passif. Et je ne me débats pas.
Je me demande parfois ce que je fais là. Pourquoi elle attarde ses yeux dans mon regard noir, distant, désengagé. Pourquoi elle me parle alors que ça ne lui plaît pas.
Et pourquoi, moi, je souffre subitement d'être là.
Ça, elle ne le voit pas. Je voltige, je pirouette, je me plisse le contour de l'oeil, j'ai l'air de sourire. J'invente des histoires, je me ridiculise, je me fais plus bas, pour qu'elle rie de moi d'abord, et ensuite pour qu'elle ne me voie pas. Je sais qui je suis, je connais ma violente puissance - je me sais calciner quand j'entre dans la danse. Il ne faut pas que je laisse filtrer ça. Je me semble enfin complètement ignoble, immonde, hors de moi. Je nous regarde, comme assis à côté de moi, et je ne comprends pas pourquoi je retiens ce qui n'est qu'à moi. Dans le bar, aux terrasses, je cherche des yeux les lumières. Je contemple les reflets, je m'attache aux ombres. Tout ça était à moi.
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