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Apollon déguisé
Anne
Treignier-Bleys
Octave
a sensiblement le même âge que moi. Pourtant il fait
plus âgé. Il fait son âge, quoi. Moi je suis
restée définitivement une petite gamine à la
peau décolorée plaquée sur un visage lunaire.
Octave c’est mon meilleur ami, et même plus. Il serait
complètement ma vie, il pourrait la manger, me manger, nous
pourrions aussi bien n’être qu’un, il n’y
aurait pas plus de contradiction. Je suis amoureuse de lui comme
jamais nous n’avons aimé personne. J’aime le
caresser, j’aime être dans ses bras. J’aime passer
mes nuits avec lui, entourés l’un de l’autre
et le monde s’efface, plus rien ne m’agresse. Je nous
protège, il nous protège. C’est un mystère
que nous deux si dissemblables, à chacun des bords de la
vie, opposés dans tous nos actes et désirs. J’aimerais
nous concilier, habiter chacun de ses mondes, comme je sens qu’il
pourrait faire de même. Nous sommes parmi les rares moitiés
qui se sont trouvés. Je ne crois pas que ce soit si courant.
Nous sommes bien au-delà de l’amour tel qu’on
l’entend. Et en même temps dans un entre-deux qu’il
est difficile d’expliquer – l’exploration nous
en est réservée.
Moi je m’appelle Zoé, et comme mon nom l’indique
je suis toute de vitalité. Mais cette tension de vie a un
revers tout aussi démesuré. J’ai en moi toutes
les folies que je peux abriter. Et toutes les fascinations possibles
pour la destruction.
Octave et moi sommes un seul être. De mon aspect garçon,
de ma féminité, je retrouve en lui les appels, comme
en lui je trouve ce que je ne peux guère qu’imiter
pour jouer ou parfois en croyant que c’est vrai. Je suis pédé
tout autant que le reste de ce qui peut s’inventer. J’ai
des grâces de dandy perdu dans ce corps limité, non
par ma volonté mais parce que nature n’a pas voulu
tout me confier. Il y a cette même attente, ce même
désir, cette même sensation de pouvoir tout embrasser,
tout embraser, chez Octave mon joli pédé, mon éphèbe,
mon adoré. Il faut le voir parce qu’on ne peut le décrire,
sa beauté, son corps élancé et svelte, tout
de muscles discrets étirés. Il est encore moins carré
d’épaules que moi, plus fin que quiconque, ses mouvements
sont si félins qu’aucun ne pourrait rivaliser. Quand
il danse je regarde ses traits et ses muscles bouger et je peux
à peine croire dans mon extase que je vis cela dans la réalité.
Quand il répare une voiture, se penche sur moi pour m’embrasser,
quand il me lance un clin d’œil qui signifie je te connais
je sais qui tu es je n’ai pas besoin de langage pour cela
car je suis ton intimité, ma tête ou mon cœur
– je ne sais pas les différencier – en tout cas
quelque chose vient se poser et comme un trou noir de bande dessinée
se développer, m’enlever à moi-même, envahir
chacun de mes neurones, chacune de mes particules, dans une adoration
et une tension indicibles vers lui pour lui en lui, vers le plaisir
de lui, de le voir vivre bouger sourire rire parler. Cette sensation
m’étreint et me libère mieux qu’aucune
drogue n’a jamais su le faire. Et tout d’un coup je
me sens protégée. Le monde n’a plus de raison
de m’apeurer il est là je suis là nous sommes
ensemble réunis et nous engouffrons le monde, il n’est
plus rien à part une extension de nous-mêmes et je
le ressens avec l’extase du battement double du cœur.
Et pourtant… Pourtant parfois il y a cette douleur qui me
déchire la pensée. Cette douleur annule tout, empêche
ces magnifiques sensations que j’ai connues de retrouver dans
le souvenir leur réalité. Tout semble comme effacé
sous l’action de quelque chose qui m’est étranger,
qui vient de l’extérieur tout annihiler. Je suis amoureuse
d’Octave. Et Octave aussi m’aime d’un amour qui
serait parfait… Quelque chose d’incernable vient par
moments s’interposer. Octave parfois je m’en aperçois
me semble si loin de moi. Où que j’aille, qui que je
sois, il y a quelque chose en lui que je ne reconnais pas. Des endroits
où je ne puis le rejoindre. Et cela me désespère
brutalement. Chaque fois c’est aussi subit, malgré
la connaissance, notre lucidité. Il ne sera jamais en moi,
et vice-versa. Et cependant qu’ensemble, attendris, nous nous
émerveillons de cette même lumière de nous deux
qui nous berce !
Notre mutuelle séduction nous écarte l’un de
l’autre sur un point. A l’attraction infinie, semblant
avoir toujours été, effacer ce moment où il
nous a bien fallu nous apprivoiser, nous ravir par nos actes et
nos pensées et nos discussions et nos caresses et nos jeux
et tout ce qui fait notre complicité, à l’attraction
infinie de nos cœurs – que dis-je ? – de nos âmes
qui se reconnaissent et s’appellent, qui crient l’une
vers l’autre, qui brûlent l’une de l’autre
ou l’une dans l’autre, qui se murmurent des tendresses
accumulées qui se sont enfin retrouvées, à
l’attraction infinie de nos âmes quelque chose d’innommable,
comme extérieur à nous-mêmes, quelque chose
de l’ordre de la trahison de nous-mêmes, résiste.
S’il y a désir, il n’est pas charnel. Outre le
désir d’être ensemble, de nous regarder vivre
et sourire et danser, et peut-être même pleurer, bref
désir de s’accompagner, il y a, par moments bien plus
fort, désir d’être ensemble comme un homme et
une femme le feraient – si seulement nous n’étions
que cela ! Mais cet état, chacun de nous deux l’a dépassé.
Et c’est en partie un regret. C’est le mien et je vois
bien dans ses traits que cela peut aussi être le sien en secret.
Nous nous sommes rencontrés quelque part déjà
dans l’éternité. Mais dans le monde réel
c’est à une soirée. J’avais mal au cœur
de comprendre que j’avais à jamais perdu ma divinité
– la belle Aurore aux doigts glacés. J’avais
aimé une fois, comme on aime entre dix-huit et vingt ans
quand on aime pour la première fois et, malgré le
temps avec lequel tout est censé s’oublier, je ne m’en
remettais pas. Je tirais sur mon joint en tentant maladroitement
de soutenir une conversation qui m’importunait, me chassait
de mon pays ravagé et hanté. Dans la foule de la pièce,
il s’est retourné et ses yeux dans un sourire se sont
plissés. Je n’accumule jamais de souvenirs, j’élague
au fur et à mesure et ma mémoire ne garde rien, pas
même des instantanés, tout est brûlé quasi
dans l’instant pour fournir le combustible à mes rêveries.
Néanmoins notre rencontre a tant bouleversé que, je
ne sais pas, quelque chose de cet instant en moi s’est fixé
: moins que son sourire ou ses traits, une impression, une sensation,
une échappée. Cette double tension simultanée
d’un être vers un autre. Mais tout cela, ça ne
se définit pas. Il y a là-dedans quelque chose de
trop sensuel, quelque chose qui s’éloigne inexorablement
de toute conceptualisation, un ressenti qui s’est imprimé
en nous pour mieux continuellement nous inonder. C’est étrange
car notre relation est si immatérielle, nécessairement
asexuée, dégenrée, alors même qu’on
est submergés.
Quand ils nous voient ensemble, les autres, les gens, le reste du
monde, enfin tous ceux qui nous sont étrangers, se posent
ne serait-ce qu’un instant la question de notre statut, dans
quelle case nous ranger, comment codifier notre relation : si nous
sommes un couple tels qu’ils le conçoivent ou simplement
une paire pédé et fille à pédé.
Comment déplier – et quelle importance ? – le
fait que notre complicité ne s’est pas liée
dans notre minorité ? Nous passerions pour des fous mystiques
tendance secte dangereuse à avouer que nos âmes nous
semblent s’être déjà rencontrées,
n’avoir pas eu besoin d’avec le temps se forger de l’intimité,
que celle-ci préexistait et que nous aurions aussi bien pu
ne jamais nous rencontrer, s’il n’y avait pas eu cette
nécessité, ce je ne sais quoi qui nous affirme que
tout cela devait.
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