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1.
A la mort d’un empereur, on chante ses
louanges, on le canonise, on espère inconsciemment voir sa
main droite s’élever au-dessus du cercueil et barrer
le passage à la vie future. L’église devient
alors aussi monotone qu’un bureau sans âme, qu’une
personne ne pouvant vivre seule et menant une vie de solitaire.
L’encens brûle l’air et l’on prie le repos
de l’heureux défunt parmi les âmes. Les chants
pleuvent, les trompettes et sons rauques font vibrer le marbre des
dieux pour ouvrir la porte de l’éternel. Encore un
gémissement et, la cérémonie finie, chacun
espère être vu par l’œil ou par quelque
chose d’autre. Nous sortons alors de l’église
blancs comme l’âme et les yeux pourpres. Fichu encens.
Par sept fois, ce fut la même intensité, le même
carnage de sentiments, et, parfois, la même ténacité
pour que ce moment ne devienne un leitmotiv. Pour que cette mort
ne fasse la conquête du monde et des âmes aussi facilement
que le mort dans son cercueil aurait pu le faire, dans son lit,
à sa table ou dans sa baignoire.
Tout le monde s’imaginait le voir mourir puis ressusciter,
et tous, maintenant, le voient mort, les artères coupées,
le sang vidé, le corps embaumé. Il apparaît
comme toujours au faîte de sa puissance, au sommet de sa vie.
Et il meurt. Il est mort comme les autres vivent encore et comme
d’autres vivront toujours.
Il semble donc que la « septième escalade » de
l’empereur soit la bonne, celle qui doit lui faire oublier
les trompettes de la mort, les mots de le Bible mâchés
par le prêtre, le problème de son destin, les requêtes
des autres et ses douleurs. Celle qui fait de lui l’homme
qui, finalement, est en train de battre tout le monde. Encore.
2.
La salle de l’empire est éteinte, les quarante bougies
se consument, la fumée noire apparaît au-dessus du
corps. Il ne reste plus là que l’homme curieux, ne
croyant pas à cette mort, au drap sur le visage couronné,
à la cisaille du cou créant une seconde bouche plus
pulpeuse.
Les gardes referment les portes du bâtiment gothique, et le
cercueil reste là, au centre de l’édifice, dominé
par un crucifix plaqué or et entouré des reliques
bibliques ouvertes sur la page 468.
- Je ne sais pas, monsieur. Non, vraiment, je ne
sais pas.
- Vous ne savez pas quoi ?
- Ce qui se passe dans cette tête à présent.
Je ne sais rien, et il m’avait ordonné de savoir.
Un vent intérieur parcourt
les cheveux de l’homme. Frisson. Les dernières notes
de l’orgue sont absorbées par le marbre et les dessins
sur les murs.
- Il est mort maintenant, il n’a
plus d’autorité. Sauf si vous y croyez encore. Il ne
reviendra plus.
L’homme se courbe. Regard
ténébreux sur l’empereur.
- Et vous, vous n’y croyez plus ?
- Il est mort.
- Et alors ?
- Il n’y a qu’aux âmes qu’il peut commander
maintenant.
Silence de l’homme. On entend
un petit chat miauler, et des gouttes d’eau transforment en
notes leur frottement avec les tubes de l’orgue.
- On ne m’a pas dit son âge.
- Vous êtes le seul.
- Quel âge avait-il ?
- A peine.
- A peine quoi ?
- Il les faisait à peine.
- Oui mais combien ?
- Assez pour son âge.
L’homme s’assoit sur
la chaise du prêtre. Le chat miaule toujours, tout comme les
gouttes d’eau dans l’orgue.
- Saviez-vous qu’il m’aimait ?
- Non, je ne savais pas.
- C’était un homme, lui.
- Ah !
Regard dans le cercueil. C’en est un.- Pourquoi
restez-vous ici ?
- Je préfère être seul à
un endroit que mêlé à la foule dans un autre.
- Ce n’est pas ce qu’il avait dit une fois ?
- Peut-être.
- Si, si, c’est ça. C’était lorsqu’il
parlait de la société.
- Il n’a jamais parlé de la société.
- J’ai encore les enregistrements chez moi.
- Vous mentez.
3.
L’homme se lève et
se penche sur la tête couronnée. Léger souffle.
Quelques poussières disparaissent et retombent plus loin.
- Vous en avez fini ?
- Bientôt.
Les yeux sont fermés. La
bouche est entrouverte.
- Vous avez entendu la musique ?
- Non.
- Mais si, celle-là. Maintenant.
- Désolé.
L ‘homme se précipite
au cœur de la nef et se retourne. Regard sur l’orgue.
Toujours ces notes de musique.
- Vous vous souvenez de la dernière
fois ?
- Foutaises ! On a prouvé depuis qu’il n’était
jamais mort. Il est facile après de revivre.
- Depuis deux ans, c’est moi qui suis en charge de tout cela.
Et… vous avez entendu ? C’est comme un piano d’images
à manivelle. L’empereur adorait ça.
- Il appréciait aussi les viandes rouges, ce n’est
pas pour ça qu’il va pleuvoir des romstecks.
L’homme se met sur ses talons.
L’eau dégouline des tubes. Elle vient d’une brèche
de la coupole. La nef gothique est merveilleuse. Le bâtiment
est remarquablement sombre.
- Il n’y a plus personne pour
y croire de toute façon.
- Parce que cela n’existe que dans votre esprit.
- Je me demande comment il aurait réagi en vous entendant
parler comme cela.
- Ce n’est plus de son ressort, maintenant.
- Plus que jamais, vous vous trompez.
- J’en doute.
- Je me souviens une fois, en sortant vers les dix heures, avoir
vu un homme. Il titubait et sifflait. Puis il s’est mis à
rire. Un rire aussi vif que l’éclair.
- Et il est tombé par terre, mort.
- Vous le saviez ?
- La preuve.
4.
L’homme est le genre de personne
qu’un long silence ne gêne pas. Long silence donc.
- Il m’a donné la consigne
d’aller voir ou de rechercher tout ce qui peut m’aider
à ma tâche. Vous ne pensez pas que cette eau et ce
chat qui me tracasse sérieusement soient ce qui doit m’aider
?
Le regard de l’homme demande
un conseil.
- Ce n’est pas moi qui en
juge.
- Si ce n’est pas un message et que je vais voir, peut-être
est-ce que le vrai message passera de l’autre côté.
- Peut-être.
- Merci, vous m’êtes d’un grand secours.
- Comme toujours.
L’homme reste sur la chaise
du prêtre. A l’affût. Comme toujours.
- Je me suis toujours demandé,
hasarde l’autre, pourquoi il vous avait choisi, vous.
- Moi aussi je me suis posé la question au début,
puis c’est passé, comme tout d’ailleurs.
- Vous n’étiez pas le seul pour ce poste il me semble
?
- Et pour cause !
- C’est pour cela que son choix m’a étonné.
- Vous êtes chaleureux, vous, cela se sent.
- Il n’empêche que l’empereur a surpris ce jour-là.
- Chaque jour il surprenait. C’était dans sa nature.
Le chat se tait. Quelques secondes
plus tard, l’eau ne coule plus. Les deux hommes sont seuls.
Sans l’orgue ni le miaulement gothique impérial.
- Vous vous souvenez du moment où
il avait voulu écrire ses mémoires ?
- Cela ne s’est d’ailleurs jamais fait.
- Il avait du mal à mettre sur papier toute sa vie. Ce n’est
pas qu’il ne pouvait pas, mais à chaque instant il
lui revenait un épisode, une description, un sigle, un symbole,
un paysage, un nom, une odeur. On avait l’impression que sa
vie était infinie et qu’elle pouvait contenir et remplir
tous les livres de la bibliothèque centrale sans pour autant
être retranscrite dans son intégralité. Il y
avait de l’insondable en lui, comme quelque chose d’incompréhensible
pour nous et qui faisait de lui un chef.
- Il y a un peu de gâchis dans tout ça, vous ne trouvez
pas ?
- Oui, peut-être.
5.
La cathédrale, que l’on
appelle église, semble retrouver son âme. Le cercueil
est toujours là, les deux hommes également. Au loin,
des cors et des tambours annoncent le début de la marche
impériale. L’empereur vit toujours.
- Je pense que votre rôle
est terminé, non ?
- C’est ce que je crois, oui.
La tristesse et l’abattement
se lisent sur le visage de l’homme. Au loin, la marche arrive
à son apogée, les trompettes, les cors, les tambours
font vibrer la voûte de l’église. Le marbre des
dieux résiste, preuve divine que le nouvel empereur égalera
le précédent.
- C’est un peu triste de vouloir
détruire ce bâtiment pour prouver cela, vous ne trouvez
pas ?
- Toutes les coutumes sont dommageables, et, la plupart du temps,
inutiles.
- Y a-t-il une chose qui vous plaise ?
- Il y en avait une.
- Vous savez, la vie continue. Fort heureusement d’ailleurs.
Les deux hommes se dirigent lentement
vers la grande porte, à contre-courant des sons créés
par la marche.
- Pourquoi êtes-vous resté,
au fait ? Il n’y avait que moi à en avoir le droit.
- Qui sait si je n’ai pas reçu ce droit également.
- J’ai échoué, cela ne m’étonne
pas en fait. S’il vous a donné ce droit, c’est
que vous jouissiez d’une place importante.
- On peut dire ça. En fait, j’ai connu l’empereur…
- ‘tention la porte !
L’autre bute sur le lourd
chêne d’un des battants et un relief de chevalier le
fait saigner à la tête. Il s’écroule.
L’homme s’agenouille, rien de grave. Le blessé
porte la main à son crâne et se relève.
- Il est temps de partir cette fois.
- Probablement.
Les deux hommes sortent de l’église
et laissent l’air extérieur rafraîchir leurs
visages. La porte claque. La scène se referme.
- Vous allez retenir quoi de tout
cela ?
- Tout.
- Ha ! C’est la moindre des choses, vous me direz.
- Vous voulez dire que je suis un tire-au-flanc ?
- Hou ! ne le prenez pas mal, sinon vous allez tomber dans les pommes.
Ce serait dommage par un temps si clair…
- Vous me prenez pour qui exactement ? ou pour quoi ?
- Ne vous méprenez pas.
- Alors qu’avez-vous voulu dire ?
- Mais rien bon sang. J’ai dit cela pour parler, sans plus.
- Je ne le crois pas du tout. Vous vous moquez de moi et…
- Rentrez chez vous vous calmer, vous en avez bien besoin.
L’autre fait un signe de la
main en s’éloignant calmement. L’homme reste
sur l’allée centrale menant au parvis de l’église
. L’air est moite, tout comme son esprit.
6.
- Alors, monsieur, pouvez-vous dire ce que vous pensiez en agissant
de la sorte ?
- Non.
- Je crois que vous ne comprenez pas. Je ne vous demande pas une
faveur, c’est la hiérarchie qui l’exige.
- Non.
- Même deux mois après la mort de l’empereur,
vous ne pouvez pas nous cacher ce que vous savez.
- C’est mon droit, il me semble. Eh bien ! Je l’utilise.
- Ce serait trop simple si…
- Mais c’est le droit.
L’homme disparaît dans
le dédale du palais et laisse un monde derrière lui.
- Toujours ces ennuis ?
- Ils commencent vraiment à m’emmerder.
- Bah ! ça finira bien un jour, tu sais.
- Non. Ca ne finira pas, je le sais, et c’est pour cela que
j’en ai assez.
Il laisse son interlocuteur et monte
rapidement dans le troisième ascenseur vide. Silence. Bonheur.
L’ascenseur s’arrête.
- Bonjour monsieur, vous allez bien
?
Pas de réponse. L’homme
poursuit son chemin.
- Ah ! Il faut qu’on parle.
Il prend un autre homme par le bras
et entre dans une salle. Le vide. La tranquillité. L’air
est difficilement respirable et la conversation se poursuit dans
une autre pièce.
- Et pourquoi tu me dis ça
?
- Parce que j’ai certainement laissé passer le message
ce jour-là, et que ça me fait peur.
- Ouais ! Peut-être pas. Tout aurait pu être un message.
Le vin de messe, un chien sur le parvis, une demie tuile qui tombe…
à ce train-là tu deviens cinglé en une heure.
- Qu’est-ce que t’aurais fait à ma place ? Sincèrement
?
- Je suis toujours sincère avec toi, mais je ne peux pas
te répondre. Je ne sais pas ce que tu aurais dû faire.
- Et moi non plus.
- Alors il n’y a pas de problème. Tu ne savais pas
quoi faire et tu n’as rien fait. C’est une façon
d’agir. C’est peut-être d’ailleurs pour
ça que tu as été choisi. Cela a d’ailleurs
surpris beaucoup de gens. Ce serait une explication. Enfin je le
pense… Ne me regarde pas comme ça !
- Mais je devais faire quelque chose. On me l’avait ordonné.
- Et alors ! Tu veux te jeter par la fenêtre parce que tu
n’as rien fait ? C’est peut-être cela qu’il
fallait faire après tout…
- T’as fini ?
- Ecoute, tu me demandes un avis, je te le donne. Si tu veux éternellement
pleurer sur ton sort et sur ce que tu as fait, ou pas, c’est
ton problème.
- Je peux bien avoir des remords.
- Bien sûr, même si cela ne se soigne pas par homéopathie
ou antibiotique. Mais oublie ça et tu iras de mieux en mieux.
Conseil d’ami. Et va voir un médecin, ta cicatrice
s’est encore ouverte.
L’homme sort. L’autre
réfléchit. L’empereur est mort ? Vive l’empereur
!
- Vous pensiez à quoi en
faisant cela ?
- Je n’en sais plus rien. C’est justement cela qui m’effraie.
- Il n’y a vraiment pas de quoi. Mon prédécesseur
vous avait demandé de faire quelque chose dont il n’a
rien dit. Comment espériez-vous suivre son ordre ?
- C’est pour cela que je suis là.
- Je ne peux rien pour vous. Il m’est impossible de préciser
les pensées de mon prédécesseur. Néanmoins,
je vous conseille de ne plus en tenir rigueur.
- Je vois.
- Moi aussi. Je suis désolé.
La porte se referme sur le vitrail
du bureau impérial.
7.
- Bonjour monsieur, vous allez bien
?
Toujours pas de réponse.
Il est 10h44, le soleil frappe sur les marbres ciselés des
murs. Le couloir devient étincelant. On ne distingue plus
le plafond des parois, le sol des personnes. Et cette lumière
brûlant les yeux…
- Allons, mon ami, il ne faut pas
faire cette tête-là. Que penserait donc l’empereur
s’il vous voyait avec cette mine de déterré
?
- Il est mort, l’empereur.
- Justement, c’est une raison de plus pour l’honorer
et lui montrer que les morts sont en sa compagnie là où
il se trouve, en ce moment et pour toujours.
- Oui. Peut-être.
- C’est sûr oui ! Et pas de chichis, vous vivez encore,
ce qui signifie que vous devez servir le nouvel empereur et adorer
la mémoire de l’ancien. Si vous suivez ce simple précepte,
vous vous échapperez facilement de cette situation. Croyez-moi.
- S’il ne fallait que croire… encore faut-il s’en
convaincre.
- Vous n’êtes pas névrosé que je sache.
Vous réussirez.
8.
Peu à peu, on s’habitue
à la lumière éclatante, et l’homme retourne
aux ascenseurs. Trentième étage. Bureaux privés.
Zone quasiment interdite.
- Je me doutais que vous alliez
me rendre visite.
- J’espère sincèrement que cela servira à
quelque chose.
- Vous ne devez pas douter de la religion. Elle vous aidera et réglera
vos problèmes. Alors, que puis-je faire pour vous ?
- M’aider ! Je suis en perdition.
- Asseyez-vous.
L’homme s’assoit sur
une chaise, du même type que celles de l’église.
Le cardinal est devant lui. Position ecclésiastique.
- Je désire…
- Pas maintenant. Avant expliquez-moi clairement ce que vous pensez
avoir loupé.
L’histoire se répète
encore. Le chat, l’eau, l’orgue, les sons, la musique,
le chevalier, puis le vin de messe et le chien sur le parvis, l’entrevue
avec le successeur…
- Vous croyez vraiment à
ce que vous venez de me dire ?
- Oui. L’empereur, comme tout le monde, a tort. Je suis sûr
que c’était ce qu’il fallait faire.
- Pourquoi ne l’avez-vous pas fait alors ?
- Parce qu’il y avait l’autre homme. J’avais peur
de me ridiculiser et…
- On se fiche des autres en un moment pareil. Il aurait fallu que
vous fassiez ce qui vous semblait nécessaire sans vous soucier
de cet homme.
- Il insistait tellement.
- Je m’en doute.
- Dites-moi ce que je dois faire alors, selon vous.
- Retournez dans l’église.
- Y retourner !
L’homme pâlit. Revenir
dans cette église semble être nécessaire, mais
il en a peur. Car deux mois sont largement suffisants à un
esprit pour dominer un petit espace.
- Vous avez donc peur de revoir l’empereur.
- Revoir son corps, mon Dieu !
- Non, son âme.
Rencontrer son âme. Devoir
supporter le regard de celui à qui l’on a désobéi.
- Non. Jamais de la vie. Jamais.
- Vous préférez alors avoir peur toute votre vie,
voire terminer vos jours volontairement. Car c’est à
cela que vous arriverez bientôt.
Le cardinal s’est levé.
Il apparaît dans toute sa splendeur. Sa longue robe flotte
dans les courants d’air et son visage n’en apparaît
que plus catholique.
- Je tiens à vous dire encore
une chose.
- Oui.
- N’y allez pas seul.
- Pourquoi ? De toute manière je ne vois pas qui je pourrais
emmener.
- Certainement pas l’homme qui est resté avec vous
dans l’église. Je reste persuadé qu’il
vous a fait échouer, et il recommencerait.
- Alors vous dites également que j’ai échoué
?
- Vous deviez faire quelque chose ; vous n’avez rien fait.
En un sens, oui, vous avez bel et bien échoué. Mais
dans un autre sens, il se peut que vous ayez fait ce qu’il
fallait, c’est-à-dire rien du tout.
- Pourquoi alors tout le monde ment en prétendant sans cesse
que ce n’est rien ?
- Simplement car tout le monde a raison et vous tort. Vous pensez
détenir la vérité, mais vous vous trompez probablement.
Je me suis toujours demandé à quoi pouvait servir
un comportement unique parmi des millions d’autres tous standards.
- Mon Dieu ! Vous y croyez vraiment ?
- Non, pas vraiment. Le Christ n’y croyait pas non plus. Mais
c’est une doctrine officielle maintenant.
Le regard du cardinal devient plus
dense, presque insondable.
- Nous sommes souvent tentés
d’abandonner un raisonnement « unique » parce
que la grande majorité de nos concitoyens pensent différemment,
et bien que cela soit devenu officiel, cela n’en contredit
pas moins ce que je considère comme la parole divine. De
toute manière—et c’est une des grandes révélations
de mes différentes expériences—la vérité
est amenée à régner, et il revient à
l’homme vivant d’agir pour que cela arrive. Aujourd’hui,
c’est peut-être vous qui devez surpasser la masse des
autres pour faire émerger une vérité. Hier,
cette charge me revint, et demain, ce sera au tour d’un parfait
inconnu. La confiance en soi est le principal enseignement de la
religion, et si vous pensez avoir raison, alors mettez de côté
les sentiments des autres et foncez. C’est ce qui m’a
permis d’être là où je suis maintenant
et de pouvoir vous dire ce qu’est la vérité.
- Mon Dieu !
L’homme est plus surpris de
l’arrivisme du cardinal que convaincu par sa profession de
foi.
- Retournez donc dans cette église
et faites ce que vous estimez juste. Si réellement un événement
doit se produire, alors tout sera mis en œuvre pour que ce
soit le cas.
Le soleil réapparaît
et ses rayons illuminent beaucoup trop le bureau. Alors que l’homme
vient de sortir, un appel part du trentième étage
vers le septième, deuxième couloir, premier bureau.
Où une sympathique petite plaque dorée annonce l’entrée
dans des services de sécurité.
9.
Le soleil frappe de plus en plus
au fil de la journée. L’esplanade du palais grouille
de monde. L’homme se fraie un passage, bien vite emprunté
par un autre individu. Il sort de la cour d’honneur puis de
l’enceinte, tout comme son ombre. Il tourne à droite.
Traverse le carrefour et, à la hauteur d’un bus, son
regard se pose sur une passagère qui le fixe également.
Leurs yeux sont grands ouverts. L’horreur éclate alors.
En filigrane, l’homme aperçoit une présence
foncer vers lui. Il veut se retourner mais ressent une douleur,
puis une seconde. L’individu disparaît et l’homme
s’affaisse. Le bus s’en va et la passagère reste
de glace. Et des véhicules d’une banalité totale
stoppent quelques mètres après avoir écrasé
le corps gisant sur le bitume.
Michel Evrard, 1998. © Droits réservés.
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