LA NUIT CREUSE, récit

I

 

 

 

Quand il se mit à pivoter dans sa moitié de lit avant de s’y asseoir, qu’il entendit le craquement pesant assorti de la protestation habituelle : « Mais qu’est-ce que tu fabriques à une heure pareille ? », Bernard Brugnon sut une fois de plus qu’il avait raison. Dans la pénombre de la chambre, bleutée par le néon des bureaux voisins, son âme ténue confiée au tic-tac discret, mais tenace, du réveil, il devinait la présence menue de sa femme aux os pointus, au souffle agressif. Cet être de petite taille, aux cheveux permanentés, sec, larmoyant, qui le harcelait quotidiennement de remarques et de piques. Il savait bien pourquoi.
Il se leva, glissant d’un air docile ses gros pieds dans des pantoufles ; il se leva avec un nouveau craquement qui provoqua un nouveau grognement d’exaspération, dans l’autre moitié du lit, en principe irréelle et bleue. Caparaçonné d’une robe de chambre—il aimait avoir chaud, même si la température de l’appartement restait très agréable, en dépit de l’hiver--, il traîna allègrement ses pantoufles de la chambre à la salle à manger—couchée sur le flanc comme un banc incongru--, et de là à la cuisine. Le tout dans un bruit de cuir glissant et sifflant—un courant d’air mou, pour ainsi dire—prolongé à plaisir. Qui sait. Ca la réveillerait peut-être une troisième fois.
La cuisine était un cube bleuté, comme les autres pièces, et, qui plus est, on ne peut plus banale—l’équivalent en trois D d’une page de magazine. Dominant de sa taille et de son poids les placards blancs et le dessous d’évier, le frigidaire se dressait dans la nuit comme un bloc de glace détaché d’un iceberg. Bernard s’arrêta sur le seuil de la pièce—sorte de pause rituelle qu’il marquait chaque fois, comme s’il hésitait gracieusement, pour la forme ; puis il se mit à glisser sur la banquise du lino, ses pantoufles dociles, rodées à cet exercice ; les immeubles voisins, visibles de la fenêtre, étaient suspendus dans une brume hivernale.
Il ouvrit la porte pesante et, dans le halo de froid qui se dégageait, se mit à palper éperdument, comme un amant fou d’attente, le saladier dont le contenu le faisait saliver depuis l’extinction des feux ; non, en fait, depuis la fin du repas. Il ne se servit pas d’une assiette. La grande cuillère était restée fichée parmi les morceaux de poulet englués de mayonnaise et de bribes de salade. Il la mania sans relâche, d’une main professionnelle, bourrant joyeusement sa bouche déjà emplâtrée et luisante de sauce jaune, comme la frimousse d’un bébé après sa bouillie. Il s’empiffra debout devant le plan de travail silencieux et sombre, poussant avec du pain—une demi-baguette achetée le jour même—le mélange qui avait le goût froid et délicieux de la clandestinité. Il prit plaisir à roter dans la cuisine vide, comme il prit plaisir à balourder dans l’évier le saladier plein de sauce où le pain avait laissé des traînées. Et pourtant, le lave-vaisselle était à deux pas…
Il termina son orgie en engloutissant deux esquimaux au chocolat, qu’il déshabilla de leur papier bruissant avant de lécher dans tous les sens, avec de petits bruits lippus quand ses lèvres dégustaient prudemment la crème glacée à demi fondue. Puis il se lava négligemment les mains et, lourd d’une nourriture qui lui pesait comme un angoissant secret, il regagna le nid obscur de la chambre à coucher, et fit craquer le lit sous lui, une ultime fois.
Il n’attendit pas c qu’il avait espéré des années durant, mais un creux sourd, presque palpable, s’élabora comme dans le sable, à la place de cette frustration familière. L’attente qu’elle tende ses bras aveugles vers lui, de retour d’une goguette nocturne, le serre avec conviction, voire chaleur, ou mieux encore, qu’elle chatouille, la retrouvant dans le noir avec un instinct sûr, la braguette de son pyjama et son contenu grassouillet. Il fut un temps où elle le faisait, sans honte et sans ardeur, avec une sensualité machinale. Et malheur à lui s’il se refusait à l’accomplissement de son devoir !
Mais, depuis sa récente prise de poids, elle ne le touchait plus, elle ne se lançait plus dans de pathétiques pantomimes de sommeil pour se précipiter vers lui, elle ne l’implorait plus, elle ne le secouait plus. En un mot comme en cent, il avait LA PAIX. La frustration ne comptait pas. Il lui était arrivé de prendre son pied avec elle, mais il le prenait davantage encore en pensant qu’il pouvait contrôler ses dégoûts et ses envies, qu’il pouvait la manipuler, rien qu’en se goinfrant un peu plus chaque soir.
Le matin, au moins un quart d’heure était consacré à la défécation. Elle était souvent bruyante, et ponctuée de petits couinements ou grognements, qui poussaient comme des fleurettes dans la salle de bains colorée par le soleil, et avaient le don de mettre Henriette en rage. Puis venait, avant la toilette, doucement bercé des odeurs de la nuit, un petit déjeuner dont elle ne cessait de critiquer l’épaisseur et l’abondance. Du fromage blanc à la crème, irrigué de confiture de fraises, la moitié d’un baguette enduite de diverses substances—Nutella, beurre ou fromage à tartiner-, des céréales au chocolat barbotant dans un énorme bol de lait entier. Il engloutissait le tout, béat comme une pleine lune, sourd et muet à toutes récriminations—et elles pesaient leur poids—puis laissait à sa femme le soin de débarrasser, et allait faire sa toilette.
Il partait pour le bureau d’un pas guilleret, et là, jouait les imbéciles pour que le plus gros du boulot soit confié à certains collègues acharnés ; puis, dans ses nombreux moments de pause, il se connectait sur internet. Oh, il n’ignorait pas les plaisanteries qui se répandaient sur son compte. C’était un fait avéré, reconnu. Les autres jouaient à Duke Nukem en réseau pour se détendre, Bernard allait chercher des recettes de cuisine. C’était le mythe, le mantra du bureau ; bonsgâteaux.com, eh, Bernard, c’est les tas de graisse que tu aimes ? Pas étonnant ! Lui si timide et vulnérable, passait au travers des grosses plaisanteries comme un parka waterproof huilé résiste à l’eau. Il s’installait tranquillement à son poste, suçotant une pastille de menthe, et y allait. Les photos le faisaient saliver et le chatouillaient parfois plus subtilement ; ainsi, un gâteau de la Forêt Noire, couronné de sombres cerises, gainé de chocolat luisant, lui donnait envie de revoir certains sentiers allemands surplombés de sapins et d’écureuils roux, où le silence était, plus qu’un miracle, une essence.
C’est ainsi qu’il passait agréablement le temps, se maintenant en appétit pour le déjeuner pâteux—mais riche en desserts—à la cantine, puis pour le dîner. Hormis ses pastilles de menthe—qu’il dégustait le plus discrètement possible—interdiction de manger au bureau.
Le soir, il rentrait en traînant les pieds, avec une impression de lassitude finement cultivée, poussait la porte de l’appartement en braillant : « Qu’est-ce qu’on mange ? », et, ce cri à peine achevé, arrivait à la porte du salon où, immanquablement, Henriette était assise. En voyant ses lèvres pincées, ses yeux noirs étrécis, toute sa peau déjà ridée, tendue en une expression soupçonneuse, il baissait les yeux, ses lèvres s’affaissaient, sa bouche devenait un morceau de peluche tout rose et tout rond—une bouche de gros nounours.
« Tu as passé une bonne journée ? », hasardait-il en la regardant avec de grands yeux, un peu humides. Et elle se détendait un peu, elle parlait. C’était le meilleur moment de la journée, le salon fatigué les protégeait, dans la lumière jaunâtre et déclinante de la fin d’été. On voyait au mur une ancienne publicité pour du cirage, où une lune monstrueuse et joviale flottait dans un ciel de cobalt clair ; quand le jour baissait, un moitié du tableautin se noyait dans un reste de lumière blanche, alors que l’autre, de plus en plus sombre, disparaissait peu à peu comme le chat du Cheshire, ne montrant plus qu’un œil narquois, plus qu’un sourcil, pour finir par une ébauche de sourire mystérieux et terrible.
Puis l’on se mettait à table. C’était un repas frugal, le plus souvent des nouilles avec de la viande blanche, ou du riz et du poisson. Chacun y retrouvait sa place, paisiblement. Henriette développait avec talent, et une pointe d’aigreur, les petits événements de sa journée. Bernard l’écoutait.
« Et toi ?
- Oh, ça s’est bien passé.
- Tes collègues sont toujours aimables ?
- Toujours.
- Pas trop de travail aujourd’hui ?
- Non, pas trop.
- En somme… il ne s’est rien passé de neuf ?
- Non… rien de neuf. »
Bernard n’aimait pas parler de lui. C’était inutile. Ca ne passionnait personne. Et quand, miraculeusement, un événement quelconque l’avait frappé, ou choqué, au point qu’il ait envie d’en faire part, il comprenait, au bout de quelques mots, qu’on ne l’écoutait pas. Il se recroquevillait un peu plus alors, sa grosse tête tassée sur ses épaules, ses bras épais se triturant l’un l’autre, apeurés. Il se repliait sur sa faim.

(A suivre)


Lise Lefebvre, La nuit creuse, 2004.
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