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« Tiens,ça fait longtemps que tu
ne t’es pas pesé », dit Henriette d’un
ton léger ; mais ils étaient à table, en train
de dîner, et, comme à son habitude, Bernard commençait
à dévorer les plats qu’il achèverait
la nuit même. Henriette implorait je ne sais quelles puissances
célestes pour que Bernard renonce à ces pratiques.
Henriette tempêtait, raisonnait, sermonnait, admonestait.
Bernard allait vider le frigo, chaque nuit.
Donc Henriette conseilla perfidement à Bernard de se peser.
L’intéressé, pour avoir une contenance, reprit
des concombres à la crème. Elle avait choisi un soir
où sa lassitude ne semblait plus feinte. Son visage épanoui
luisait, un peu tendu, jaunâtre. Il leva sur elle des yeux
qu’elle trouva fiévreux.
« Me peser ? Allons, tu sais bien que mon poids ne change
pour ainsi dire jamais… »C’était évidemment
le plus grossier des mensonges, mais il l’assortit d’une
provocation encore plus marquée ; il plongea trois ou quatre
fois la cuillère du plat dans la brandade de morue, et amoncela
toute cette purée par-dessus les concombres à la crème.
Henriette fronça le nez, et parut céder du terrain.
« Moi ce que j’en disais… C’est pour ton
bien tu sais… Pour ta santé…
- Tu ne supportes pas de me voir en pleine forme, hein ? »,
dit-il joyeusement, tournant ainsi en plaisanterie ce qui était
l’exacte vérité. Et là-dessus, il s’empiffra
de plus belle.
« Je trouve que tu as mauvaise mine ces temps-ci, »
insista Henriette, en considérant le jaune de la purée
mêlé au vert des concombres, le tout dégouttant
de crème liquide, disparaître enfournés dans
la gueule de Bernard ; il avait un morceau de ciboulette collé
à une commissure, comme un timbre incongru.
Tout en mâchant lentement, il commença à esquisser
un sourire large, un sourire qui bombait ses joues et son menton,
par-dessus le marché, luisait de graisse.
« Très bien », conclut Henriette, exaspérée.
Elle pinça les lèvres. Elle se leva pour aller chercher
des fruits dans le réfrigérateur. Et n’en parla
plus.
Bernard Brugnon se réveilla en sursaut. Il avait dormi d’un
sommeil fiévreux, comme quand on se couche tout habillé,
sans avoir l’énergie d’un seul geste, cuisant
et bouillant dans sa sueur, les membres épuisés, repliés
en fœtus. Il regarda la tête sèchement frisée,
de l’autre côté du lit, et repensa au conseil
de sa digne propriétaire—te peser. C’était
tellement ridicule, et tellement approprié à Henriette
! Elle aimait la précision. Avant toute chose, des chiffres,
à ne pas s’y tromper, à la virgule près…
et ce, jusque dans sa cuisine, armée d’élégants
appareils à doser, à compter goutte à goutte,
à peser. Un vrai attirail d’empoisonneuse ! Et l’imagination
florissante de Bernard se prit à voir Henriette en apothicaire
femelle, vêtue de cuir brun, l’œil froid, et la
lèvre plissée, dosant et vendant, avec une totale
absence de passion, des substances mortelles.
Il se mit à glousser, un peu nerveusement. Il n’aimait
pas cette pénombre où baignait la chambre, impossible
à percer, seulement striée par les stores qui laissaient
filtrer, en rectangle pâle, une lumière soyeuse et
fatiguée. Il croyait toujours distinguer un bruit infime,
un craquement, révélant une présence mystérieuse,
amalgamée aux ténèbres, mais qui ne tarderait
pas à s’en détacher. Il en oubliait presque
son orgie habituelle. La gorge sèche, il tendit la main vers
sa lampe de chevet ; ses doigts moites ne touchèrent d’abord
que le vide. Il paniqua, sentant qu’on allait le saisir au
poignet—la main glacée de l’Ombre ! —,
puis ses jointures crispées heurtèrent brutalement
le bois de la table de nuit. Henriette poussa un grognement. Il
sentit enfin sous ses doigts le globe rassurant de la lampe et pressa
l’interrupteur.
« Pourquoi tu allumes la lumière ? », lança
la voix pâteuse d’Henriette.
« J’ai soif », dit-il brièvement, et il
se leva. Il glissa rapidement vers la cuisine, où il se remplit
un verre d’eau minérale. Il en but deux ou trois, et
cela le calma un peu. Quelle idiotie d’avoir eu peur du noir,
comme un gamin !
« Tu devrais te peser ». La voix lui revint en mémoire,
si proche qu’elle en devenait presque audible, dans le silence
de la cuisine. Elle le saisit comme un frisson. Il se secoua, haussa
les épaules, puis traîna ses pantoufles un peu au hasard
dans la cuisine, jusqu’au moment où ses semelles rencontrèrent
une autre texture de sol, qui les faisait chuinter d’une manière
différente. C’était le parquet du couloir. Il
était sorti de la cuisine sans s’en rendre compte,
son verre vide à la main. Il essaya de rire,la bouche sèche.
Il se figura un personnage grotesque qui était lui-même,
les cheveux ébouriffés, dressant des piquants sur
sa tête, les yeux exorbités, sa peau grasse et blafarde
dans la pénombre à peine éclairée du
couloir. Et de nouveau,la peur, tenace, inattendue, l’empoigna
au ventre.
Il laissa la lumière allumée dans la cuisine. Il s’avança,
les dents serrées, dans l’obscurité, pour allumer
dans le couloir. Aucune protestation en provenance de la chambre
à coucher. Absurdement, une récrimination, un grognement
même, l’aurait rassuré. Après tout, c’était
bien pour ça qu’il se relevait toutes les nuits, non
? Il se sentait seul, terriblement, dans ce couloir brusquement
blanc, où la lumière grésillait, inexorable
et indifférente.
« Tu devrais te peser ». Ce n’était plus
la voix d’Henriette, à présent, qu’il
entendait en lui-même, mais un avis désincarné,
dont il ne pouvait plus définir l’origine. Cela devenait
imprécis et inoffensif, comme une fiche-santé dans
un magazine féminin. Il fit quelques pas dans le couloir
et, résolument, entra dans la salle de bains.
Au lieu de se peser, il restait ahuri, le nez en l’air, devant
le miroir de l’étagère fixée au-dessus
du lavabo. Il avait d’abord cligné des yeux sous le
néon aveuglant qui éclairait le meuble. C’était
donc lui, ça ? Cette boule de chair jaunie, bouffie, qui
dessinait des plis mauvais sur son cou, autour de ses yeux et de
sa bouche ? Il distinguait vaguement derrière lui, sur la
surface lisse et froide, la tache blanche du panier à linge
sale. Il perdait pied dans ce lieu pourtant connu ; il vit ses yeux
s’écarquiller, de terreur. Ses cheveux semblaient hérissés
; il passa une main dans leur broussaille sèche, électrique.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? », chevrota-t-il
tout haut. Il éleva à hauteur de son visage ses mains
tordues comme des pattes de poulet, trop grasses. Il frissonna,
se toucha le visage et les bras à plusieurs reprises, comme
incertain de leur densité,de leur existence. Puis, a tête
rentrée dans les épaules, il quitta la salle de bains.
Il laissa la lumière allumée pour se guider dans le
couloir, et gagner la chambre toujours accroupie au milieu du silence.
Le lendemain au petit déjeuner, Henriette le regarda avec
insistance. Elle était assise en face de lui, dans une robe
de chambre aux couleurs délavées, et attachait sur
lui ses yeux gris, qui se faisaient ronds pour mieux le scruter.
Il y a encore dix ans,ce regard de chouette aurait signifié
un amour possessif, absolu, inconscient des manifestations extérieures
de ce qu’il est convenu d’appeler le monde. A présent,
elle évoquait à Bernard un policier maniauqe et froidement
résolu à obtenir les réponses qu’il cherche.
« Tu n’as pas beaucoup dormi cette nuit », fit-elle
observer. « Tu as le teint gris. »
« C’est possible », éluda-t-il en mordant
dans une biscotte. Il sentait quelque chose d’étrange
lui gonfler le cœur—quelque chose qui l’angoissait
et l’apaisait en même temps. Il aurait bien voulu ne
pas tenir compte de cette joie imprévue, mais ne parvint
pas à la réprimer.
« Oui », reconnut-il enfin. « J’ai mal dormi.
Je crois que je me suis endormi tard. »
Henriette grimaça un sourire.
« Je crois plutôt que tu as trop mangé hier soir.
»
Il ouvrit la bouche pour répondre, furieux de ce ton condescendant,
maternel, et la referma presque aussitôt. Il avait honte,
aussi, de se sentir secrètement soulagé. Il tripota
encore un moment son reste de biscotte, s’aperçut qu’il
n’en voulait plus, et finit par se lever, sans un regard pour
sa femme, en laissant sur la table, presque plein, son bol de café
au lait.
Ce fut une mauvaise journée, au travail. Il commença
par ne pas pouvoir ouvrir la porte de son bureau, et un «
agent d’entretien »— on ne les appelait pas autrement,et
surtout pas par leur nom—qui passait par là, se fit
un plaisir de le rabrouer. On ne l’aimait pas vraiment, le
Brugnon. Trop idiot. Trop farouche.
« Vous ne voyez pas que vous vous y prenez mal ? Il faut tourner
votre clé à gauche, pas à droite.
- Ah oui. Oui oui. C’est vrai. Bon. Je vous remercie. »
Il entra dans son bureau, la tête dans les épaules,
le visage cramoisi comme si on l’avait chauffé à
blanc. Il fut maussade toute la journée, persuadé
que tout le monde le regardait d’un œil méprisant,
et/ou évitait de le saluer. Pourquoi s’en apercevait-il
seulement maintenant ? N’était-ce pas un fait avéré
? N’en venait-il pas, même, à comprendre ceux
qui le méprisaient ?
Il y avait une sourde angoisse en lui, à présent,
latente, tapie en un endroit précis—il pouvait presque
mettre le doigt dessus. Elle l’irritait, comme un foyer de
douleur ponctuel au creux du ventre et qu’un rien ravive—
le ciel bleu entrevu par la fenêtre, une liste de chiffres
sur son écran d’ordinateur, la boîte de Kleenex
appartenant à son collègue.
Il n’y eut pas d’orgie, ce soir-là non plus.
Devant la glace de la salle de bains, ses cheveux avaient l’air
plus électriques encore que ceux d’Henriette. Son visage
s’affaissait, jaune, comme une gueule de crapaud ourlée
de plis adipeux.
Il regagna la chambre silencieuse. Henriette dormait. Le temps n’était
plus aux récriminations.
(A suivre)
Lise Lefebvre, La nuit creuse, 2004.
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