LA NUIT CREUSE, récit

II

 

 

 

« Tiens,ça fait longtemps que tu ne t’es pas pesé », dit Henriette d’un ton léger ; mais ils étaient à table, en train de dîner, et, comme à son habitude, Bernard commençait à dévorer les plats qu’il achèverait la nuit même. Henriette implorait je ne sais quelles puissances célestes pour que Bernard renonce à ces pratiques. Henriette tempêtait, raisonnait, sermonnait, admonestait. Bernard allait vider le frigo, chaque nuit.
Donc Henriette conseilla perfidement à Bernard de se peser. L’intéressé, pour avoir une contenance, reprit des concombres à la crème. Elle avait choisi un soir où sa lassitude ne semblait plus feinte. Son visage épanoui luisait, un peu tendu, jaunâtre. Il leva sur elle des yeux qu’elle trouva fiévreux.
« Me peser ? Allons, tu sais bien que mon poids ne change pour ainsi dire jamais… »C’était évidemment le plus grossier des mensonges, mais il l’assortit d’une provocation encore plus marquée ; il plongea trois ou quatre fois la cuillère du plat dans la brandade de morue, et amoncela toute cette purée par-dessus les concombres à la crème. Henriette fronça le nez, et parut céder du terrain.
« Moi ce que j’en disais… C’est pour ton bien tu sais… Pour ta santé…
- Tu ne supportes pas de me voir en pleine forme, hein ? », dit-il joyeusement, tournant ainsi en plaisanterie ce qui était l’exacte vérité. Et là-dessus, il s’empiffra de plus belle.
« Je trouve que tu as mauvaise mine ces temps-ci, » insista Henriette, en considérant le jaune de la purée mêlé au vert des concombres, le tout dégouttant de crème liquide, disparaître enfournés dans la gueule de Bernard ; il avait un morceau de ciboulette collé à une commissure, comme un timbre incongru.
Tout en mâchant lentement, il commença à esquisser un sourire large, un sourire qui bombait ses joues et son menton, par-dessus le marché, luisait de graisse.
« Très bien », conclut Henriette, exaspérée. Elle pinça les lèvres. Elle se leva pour aller chercher des fruits dans le réfrigérateur. Et n’en parla plus.
Bernard Brugnon se réveilla en sursaut. Il avait dormi d’un sommeil fiévreux, comme quand on se couche tout habillé, sans avoir l’énergie d’un seul geste, cuisant et bouillant dans sa sueur, les membres épuisés, repliés en fœtus. Il regarda la tête sèchement frisée, de l’autre côté du lit, et repensa au conseil de sa digne propriétaire—te peser. C’était tellement ridicule, et tellement approprié à Henriette ! Elle aimait la précision. Avant toute chose, des chiffres, à ne pas s’y tromper, à la virgule près… et ce, jusque dans sa cuisine, armée d’élégants appareils à doser, à compter goutte à goutte, à peser. Un vrai attirail d’empoisonneuse ! Et l’imagination florissante de Bernard se prit à voir Henriette en apothicaire femelle, vêtue de cuir brun, l’œil froid, et la lèvre plissée, dosant et vendant, avec une totale absence de passion, des substances mortelles.
Il se mit à glousser, un peu nerveusement. Il n’aimait pas cette pénombre où baignait la chambre, impossible à percer, seulement striée par les stores qui laissaient filtrer, en rectangle pâle, une lumière soyeuse et fatiguée. Il croyait toujours distinguer un bruit infime, un craquement, révélant une présence mystérieuse, amalgamée aux ténèbres, mais qui ne tarderait pas à s’en détacher. Il en oubliait presque son orgie habituelle. La gorge sèche, il tendit la main vers sa lampe de chevet ; ses doigts moites ne touchèrent d’abord que le vide. Il paniqua, sentant qu’on allait le saisir au poignet—la main glacée de l’Ombre ! —, puis ses jointures crispées heurtèrent brutalement le bois de la table de nuit. Henriette poussa un grognement. Il sentit enfin sous ses doigts le globe rassurant de la lampe et pressa l’interrupteur.
« Pourquoi tu allumes la lumière ? », lança la voix pâteuse d’Henriette.
« J’ai soif », dit-il brièvement, et il se leva. Il glissa rapidement vers la cuisine, où il se remplit un verre d’eau minérale. Il en but deux ou trois, et cela le calma un peu. Quelle idiotie d’avoir eu peur du noir, comme un gamin !
« Tu devrais te peser ». La voix lui revint en mémoire, si proche qu’elle en devenait presque audible, dans le silence de la cuisine. Elle le saisit comme un frisson. Il se secoua, haussa les épaules, puis traîna ses pantoufles un peu au hasard dans la cuisine, jusqu’au moment où ses semelles rencontrèrent une autre texture de sol, qui les faisait chuinter d’une manière différente. C’était le parquet du couloir. Il était sorti de la cuisine sans s’en rendre compte, son verre vide à la main. Il essaya de rire,la bouche sèche. Il se figura un personnage grotesque qui était lui-même, les cheveux ébouriffés, dressant des piquants sur sa tête, les yeux exorbités, sa peau grasse et blafarde dans la pénombre à peine éclairée du couloir. Et de nouveau,la peur, tenace, inattendue, l’empoigna au ventre.
Il laissa la lumière allumée dans la cuisine. Il s’avança, les dents serrées, dans l’obscurité, pour allumer dans le couloir. Aucune protestation en provenance de la chambre à coucher. Absurdement, une récrimination, un grognement même, l’aurait rassuré. Après tout, c’était bien pour ça qu’il se relevait toutes les nuits, non ? Il se sentait seul, terriblement, dans ce couloir brusquement blanc, où la lumière grésillait, inexorable et indifférente.
« Tu devrais te peser ». Ce n’était plus la voix d’Henriette, à présent, qu’il entendait en lui-même, mais un avis désincarné, dont il ne pouvait plus définir l’origine. Cela devenait imprécis et inoffensif, comme une fiche-santé dans un magazine féminin. Il fit quelques pas dans le couloir et, résolument, entra dans la salle de bains.
Au lieu de se peser, il restait ahuri, le nez en l’air, devant le miroir de l’étagère fixée au-dessus du lavabo. Il avait d’abord cligné des yeux sous le néon aveuglant qui éclairait le meuble. C’était donc lui, ça ? Cette boule de chair jaunie, bouffie, qui dessinait des plis mauvais sur son cou, autour de ses yeux et de sa bouche ? Il distinguait vaguement derrière lui, sur la surface lisse et froide, la tache blanche du panier à linge sale. Il perdait pied dans ce lieu pourtant connu ; il vit ses yeux s’écarquiller, de terreur. Ses cheveux semblaient hérissés ; il passa une main dans leur broussaille sèche, électrique.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? », chevrota-t-il tout haut. Il éleva à hauteur de son visage ses mains tordues comme des pattes de poulet, trop grasses. Il frissonna, se toucha le visage et les bras à plusieurs reprises, comme incertain de leur densité,de leur existence. Puis, a tête rentrée dans les épaules, il quitta la salle de bains. Il laissa la lumière allumée pour se guider dans le couloir, et gagner la chambre toujours accroupie au milieu du silence.
Le lendemain au petit déjeuner, Henriette le regarda avec insistance. Elle était assise en face de lui, dans une robe de chambre aux couleurs délavées, et attachait sur lui ses yeux gris, qui se faisaient ronds pour mieux le scruter. Il y a encore dix ans,ce regard de chouette aurait signifié un amour possessif, absolu, inconscient des manifestations extérieures de ce qu’il est convenu d’appeler le monde. A présent, elle évoquait à Bernard un policier maniauqe et froidement résolu à obtenir les réponses qu’il cherche.
« Tu n’as pas beaucoup dormi cette nuit », fit-elle observer. « Tu as le teint gris. »
« C’est possible », éluda-t-il en mordant dans une biscotte. Il sentait quelque chose d’étrange lui gonfler le cœur—quelque chose qui l’angoissait et l’apaisait en même temps. Il aurait bien voulu ne pas tenir compte de cette joie imprévue, mais ne parvint pas à la réprimer.
« Oui », reconnut-il enfin. « J’ai mal dormi. Je crois que je me suis endormi tard. »
Henriette grimaça un sourire.
« Je crois plutôt que tu as trop mangé hier soir. »
Il ouvrit la bouche pour répondre, furieux de ce ton condescendant, maternel, et la referma presque aussitôt. Il avait honte, aussi, de se sentir secrètement soulagé. Il tripota encore un moment son reste de biscotte, s’aperçut qu’il n’en voulait plus, et finit par se lever, sans un regard pour sa femme, en laissant sur la table, presque plein, son bol de café au lait.
Ce fut une mauvaise journée, au travail. Il commença par ne pas pouvoir ouvrir la porte de son bureau, et un « agent d’entretien »— on ne les appelait pas autrement,et surtout pas par leur nom—qui passait par là, se fit un plaisir de le rabrouer. On ne l’aimait pas vraiment, le Brugnon. Trop idiot. Trop farouche.
« Vous ne voyez pas que vous vous y prenez mal ? Il faut tourner votre clé à gauche, pas à droite.
- Ah oui. Oui oui. C’est vrai. Bon. Je vous remercie. »
Il entra dans son bureau, la tête dans les épaules, le visage cramoisi comme si on l’avait chauffé à blanc. Il fut maussade toute la journée, persuadé que tout le monde le regardait d’un œil méprisant, et/ou évitait de le saluer. Pourquoi s’en apercevait-il seulement maintenant ? N’était-ce pas un fait avéré ? N’en venait-il pas, même, à comprendre ceux qui le méprisaient ?
Il y avait une sourde angoisse en lui, à présent, latente, tapie en un endroit précis—il pouvait presque mettre le doigt dessus. Elle l’irritait, comme un foyer de douleur ponctuel au creux du ventre et qu’un rien ravive— le ciel bleu entrevu par la fenêtre, une liste de chiffres sur son écran d’ordinateur, la boîte de Kleenex appartenant à son collègue.
Il n’y eut pas d’orgie, ce soir-là non plus. Devant la glace de la salle de bains, ses cheveux avaient l’air plus électriques encore que ceux d’Henriette. Son visage s’affaissait, jaune, comme une gueule de crapaud ourlée de plis adipeux.
Il regagna la chambre silencieuse. Henriette dormait. Le temps n’était plus aux récriminations.

 

(A suivre)


Lise Lefebvre, La nuit creuse, 2004.
© Droits réservés.

 

 

Retour haut de la page

 

© 2002-2004, legrandincendie.net. Tous droits réservés. Reproduction autorisée sur demande.