LA NUIT CREUSE, récit

III

 

 

 

« Tu n’es qu’une grosse larve ! Con ! Tu n’as aucun désir, même pour une femme, espèce d’incapable ! Il y a tant de gens qui voyagent, brunissent, font des rencontres, prennent le café sur des terrasses ! Tu as tout le fric pour te payer ça ! Et qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu es ? Un pauvre con, un sac de linge sale même pas foutu de trouver une clé dans une serrure ! Et Henriette ? Tu as pensé à elle ? Elle se dessèche, la pauvre, elle se flétrit dans ton ombre, »—quelle joie d’employer cette expression recherchée—« elle aimerait bien voyager, sortir, ne pas s’encroûter dans cette paix quotidienne que tu lui fabriques ! Mais regarde-toi ! Un hanneton conservé dans un gros morceau d’ouate, c’est tout ! »
« Secoue-toi ! » Il y eut une pause.
« Secoue-toi », répéta à haute voix Bernard Brugnon, seul devant sa glace, le dimanche matin. Il se tenait les cheveux à deux mains, les yeux exorbités, pas loin de ressembler à une affiche de film d’horreur. Tant de mini-tragédies, toutes petites, se déroulent au ralenti dans des salles de bain !
L’haleine fraîche d’un courant d’air, le claquement d’une porte, le firent sursauter. C’est Henriette qui rentrait d’une course matinale—laquelle, au fait ? —, chargée de divers emballages encombrants et bruissants, d’après ce qu’il entendait.
« C’est moi ! Où es-tu ? », clamait la voix joyeuse de sa femme. Joyeuse comme jamais, semblait-il, auparavant, ou alors, revenant de loin, d’une époque empaquetée dans une brume bleutée, comme une mariée sous son voile.
Elle ne tarda pas à le rejoindre, en deux ou trois enjambées énergiques. Elle le regarda à peine.
« Ouf ! J’ai couru toute la matinée ! »
Il chercha des yeux les paquets. Elle les avait déposés à la cuisine.
« Je suis passée chez Truffaut. Je vais remplir la maison de plantes vertes ! Depuis le temps que j’en ai envie ! Je ne sais pas ce qui m’a retenue jusqu’ici. »
Et c’est alors que lui la regarda vraiment, en prenant le temps de noter chaque détail. C’est alors qu’à ses yeux, jusqu’alors habitués à se concentrer sur l’image grotesque renvoyée par le miroir, apparut ce fait incontestable :Henriette avait changé, et à quel point ! Cette petite femme, que l’âge avait rendue grise, et qu’il n’apercevait, à la longue, presque plus, il la voyait maintenant, les mains souillées de terre humide, encore dans l’excitation de ses achats odorants.
Ses yeux bruns s’emplissaient d’une lumière chaude, presque fauve. Elle souriait, et des plis se creusaient sur sa peau bronzée avec une certaine agressivité, qui n’était plus rigide mais dynamique. Ses cheveux gris, permanentés, d’habitude ordonnés avec bienséance, étaient maintenant savamment dérangés et retombaient en mèches raides, argentées, qui retombaient en mèches raides, argentées, qui ressemblaient à des flèches.
Au déjeuner, il laissa la moitié de son assiette—poulet grillé aux herbes et tagliatelles sans sauce. Il épiait Henriette qui crachait des noyaux de cerise dans son assiette vide. Ses mains se crispèrent sur les couverts qu’il tenait encore, sans savoir pourquoi. Le soleil éclairait et chauffait son coin de table. Les poils noirs de ses grosses mains y paraissaient dorés. La panique le prit d’un seul coup, au ventre ; il lâcha ses couverts, et se croisa les bras. Il serra les mâchoires.
« Qu’est-ce qui te prend ? », demanda tranquillement Henriette. Il sentit sa panique s’accroître ; c’était comme une nausée, à présent, mais il ne pourrait jamais s’en libérer, même en vomissant.
« Tu ne vas pas encore pleurer », dit-elle du ton qu’elle aurait pris pour constater qu’il y avait du soleil dehors.
« C’est difficile à dire », reprit-il, en réponse à la première question.
« Essaie, pour une fois. » Elle était métamorphosée. Il crut qu’elle allait allumer une cigarette, pour compléter ce parfait tableau de la désinvolture.
Il regarda ses mains dans le soleil, perdu, puis se jeta à l’eau, les yeux toujours rivés au même endroit.
« Je… je t’ai vue tout à l’heure, quand tu es rentrée de courses, et je me disais que… hem, je crois que je me sens vieillir. » « Et que tu t’éloignes de moi. En fait, il semble que tu sois déjà partie », acheva-t-il, mais dans son for intérieur. Courageux, pas téméraire.
Elle éclata de rire et, chose étrange, cela le réconforta un peu.
« Espèce de gros nounours ! Secoue-toi ; fais comme moi. On a le même âge tous les deux, non ? »
De nouveau, la panique le saisit. Avait-elle changé si soudainement, ou est-ce que c’était lui qui n’avait rien vu, rien su d’elle, et ce, depuis le début ? Il faillit ne pas lui répondre ; une main sur sa gorge, il transpirait. Il finit par se décider.
« Je finis par me dire que j’ai gaspillé tout ce temps.
— Quel temps ?
— Le temps que j’ai passé avec toi. Je me demande si j’ai su vivre avec toi. » « Te rendre heureuse. » ; de nouveau en pensée. Ça ne demandait qu’à sortir, pourtant, ça lui restait dans la gorge comme une boule d’angoisse. Ça lui battait aux tempes, l’obsédait,alors même que sa bouche formait les paroles.
Elle parut émue, en tout cas baissa les yeux pour la première fois.
« La question », dit-elle froidement au bout d’un moment, « n’est pas de savoir si on a été heureux ou pas ; l’important, c’est d’avoir su s’en sortir, d’une façon ou d’une autre. D’y être arrivés. »
« Arrivés… à quoi ? », se demanda-t-il violemment. Mais là encore il abandonna le terrain, se disant qu’effectivement,ils avaient su rester ensemble tout ce temps sans rupture, et que ce n’était pas rien. Effectivement.
Il fit un geste vague.
« Je voulais dire… en général…le temps que j’ai passé, avec toi, et avant toi.
— Comment ça ? » Elle inclina un peu le buste,les sourcils froncés ; elle lui faisait penser à son chef de bureau quand il lui posait une question banale, sur un ton comminatoire.
Il soupira, mais ce n’était qu’un soupir feint, avec une nervosité réelle.
« Tu sais bien… je n’ai pas eu de jeunesse. » Il y eut une pause.
Elle reprit :
« Erreur. Tu as eu une jeunesse, comme tout le monde. Tu n’as pas su en profiter, c’est tout.
— Mais mes parents… » Il s’interrompit devant le sourire ironique de sa femme. Il savait par cœur, déjà, ce qu’elle allait lui dire. En fait, cette discussion avait déjà eu lieu un millier de fois. Il s’était trouvé devant cette assiette remplie d’une nourriture dont il reconnaissait aujourd’hui la texture ; il avait déjà éprouvé cette impuissance cuisante ; déjà vu ses mains épaisses sous le soleil.
Henriette se leva pour débarrasser, et prit son assiette encore à moitié pleine. Elle commença à mettre la vaisselle sale dans le lave-vaisselle. Le dos tourné, au milieu des cliquetis aigus, elle dit :
« Tes parents, mon pauvre ! Va leur dire, à tes parents, que c’est leur faute si tu n’as pas eu de jeunesse. Mais n’oublie pas de faire les comptes, avant. »
Il resta à table pendant qu’elle sortait de la pièce, et se mit à remuer un morceau de pain dans ses grosses joues, essayant de comprendre ce que « faire les comptes » voulait dire.

 

(A suivre)


Lise Lefebvre, La nuit creuse, 2004.
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