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LA NUIT CREUSE, récit
III (suite)
Le lendemain soir, elle rentra du cinéma,
très tard ; elle portait une petite robe bleu sombre qui
moulait sa taille mince et lui donnait l’air d’une jeune
fille. Pendant toute la durée de son absence, il avait traîné
ses pantoufles de la cuisine à la salle de bains, puis à
la chambre à coucher. Il regardait la nuit tomber sur les
immeubles, les fenêtres éclairées. Il avait
mal à la tête et dans le ventre, il tordait ses mains
moites. A quoi pouvait servir de manger encore et encore, puisqu’elle
sortait pour s’amuser sans lui, puisque sa présence
grasse et provocante était devenue inutile, pire encore,
était effacée par elle ? Elle ne daignait pas s’apercevoir
de son existence, semblait-il. Peut-être même s’acharnait-elle
sciemment contre lui ; car elle devait bien se douter de ce qu’il
souffrait en arpentant ces 50 m2, épuisé
par la faim—il n’avait presque pas mangé ce soir—,
l’attente, l’éternelle nervosité de ses
allées et venues dans le désespoir de la nuit !
Elle alla directement s’asseoir sur le canapé du salon
; il se sentit contrarié, bêtement, car ils avaient
depuis longtemps renoncé aux baisers, attouchements, et autres
gestes d’affection.
« Tu t’es bien amusée ? », demanda-t-il,
prudemment, redoutant une réponse trop affirmative-trop d’angoisse.
« Comme ci, comme ça », répondit-elle
d’un ton insouciant, en détournant son regard qui rayonnait.
« Le film n’était pas terrible. »
« Mais ça t’a fait du bien de sortir »,
insista Bernard, semblant implorer la catastrophe.
« Oui, assez », reconnut-elle avec une petite moue qui,
pour tout dire, ressemblait plutôt à un large, très
large sourire. Pendant ce temps, une idée mûrissait
dans la tête de Bernard, qui l’avait occupé toute
la journée, comme un sacrifice destiné à tout
arranger, un mal nécessaire ; pour détruire ce cauchemar,
sa vie ratée, et tout remettre à plat. A zéro.
Sans remarquer ce prodigieux travail mental, Henriette se leva du
canapé et dénoua son foulard.
« Je suis épuisée », déclara-t-elle.
« Je vais me coucher. »
Il attendit qu’elle ait le dos tourné,prête à
sortir de la pièce, pour lancer :
« Au fait ! »
Elle se retourna vers lui, toujours dans l’encadrement de
la porte, comme un tableau vivant ; comme un mirage. Elle ne dit
rien.
« J’ai pris une décision », dit-il d’une
voix mal assurée. « Voilà ; j’ai pensé…
je trouve que c’est mieux pour nous—« et à
cet instant le masque d’Henriette se durcit ; elle semblait
à la fois étonnée et en colère. Mais
avant qu’elle ait ouvert la bouche il continua :
« J’ai pris la décision de maigrir. Je veux perdre
du poids. »
Il savait bien ce qu’elle trafiquait dans la salle de bains.
Il l’imaginait, rien qu’à entendre le bruit de
l’eau éclaboussant l’émail du lavabo.
Elle admirait son visage fiévreux, triomphait, dans le miroir,
tout en remuant vaguement les mains sous le jet d’eau, et
dans ce rêve banal qui prenait forme sous les paupières
de Bernard, dans cette alternance de lumière et de pénombre
sourde, d’émail et d’eau, deux mots se profilaient,
mille fois retenus et cette fois encore ; et de fait, le visage
seul d’Henriette, tout à l’heure, lui avait dit
avec une limpidité sans faille, que c’était—trop
tard.
IV
Henriette somnolait, dans un repli soyeux, un
enveloppement qui n’était pas seulement celui du drap
ou de l’obscurité. Elle semblait ne pas vouloir dormi
tout de suite, pour mieux goûter la présence, le poids
et la chaleur de ces bras autour d’elle. Paul dormait déjà,
elle sentait contre son dos sa poitrine soulevée par un souffle
égal.
Au milieu de son demi-sommeil, elle repensait à tout ce qui
s’était défait et reconstruit en quelques mois
; c’était étrange de penser à quel point
son univers familier avait pu se modifier, s’éclairer,
si vite, comme dans un film en accéléré où
l’on voit les ombres s’allonger à toute vitesse,
le soleil se coucher, puis se lever en un clin d’œil,
et toutes sortes de personnages vaquer à leurs occupations
sur un rythme frénétique. Elle s’efforça
de ne pas évoquer le souvenir de Bernard—« le
pauvre », ne put-elle s’empêcher de penser, automatiquement--,
qui avait pleuré le jour de son départ. Elle le revoyait,
les yeux rouges, déjà moins gros, la suivre dans tout
l’appartement comme un petit garçon, en la suppliant
de ne pas partir…
Elle remua un peu, mal à l’aise comme toujours à
cette évocation. Elle ne pouvait s’empêcher de
penser que, d’une certaine manière, et toutes proportions
gardées, elle l’avait sacrifié.
(A suivre)
Lise Lefebvre, La nuit creuse, 2004.
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