Ultima necat


Fragments décomposés d’une pensée

 


Chapitre UN

La vie c’est ça : aimer sentir le sens aller dans vos veines vos muscles. Et aimer sentir bouger chacun d’eux, avec cette sensation grisante qu’appelle la jeunesse : voir qu’ils réagissent au doigt et à l’œil pour ainsi dire, comme à la fois vous constituer et être des entités différentes qui s’excitent, se réchauffent et reçoivent le plaisir du cerveau qui contrôle que le vaisseau qu’il pilote est en parfait état et parfaitement soumis. C’est une sensation sublime, la seule qui se rapproche du bonheur. C’est pour ça qu’on aime tous danser, sentir la perfection inconnue des corps qui se meuvent en produisant cette chaleur étrange et étourdissante. Danser est pour cela l’expression même de la vie. D’ailleurs, il n’y a que quand je danse que je n’ai pas envie de mourir.

 


La Fuite

Tout le monde a un rapport très intime avec la drogue, qu’elle soit artificielle, naturelle ou télévisuelle. C’est un rapport sensuel, presque sexuel. La drogue permet de refouler tant de choses liées à nos sexualités défaillantes d’occidentaux malheureux et seuls.
Je me suis droguée beaucoup. Je suis encore camée souvent. Ce n’est qu’une des fuites possibles, et j’en connais des milliers. C’est juste ma préférée. C’est celle qui éclaire le sombre esseulé que j’héberge parmi mes mille personnalités.

 

 


L’Aventure

Corto Maltese ou la nostalgie d’une époque où l’aventure n’était pas morte. L’on pouvait encore rencontrer sur sa route mille îles désertes ou habitées, vivre tant d’aventures dont les nôtres ne sont que l’ombre des fantômes, aimer à la folie, tuer — vivre enfin. Une époque où restaient tant de choses à inventer que les aventuriers et les écrivains vivaient chaque jour mille éternités. Nous vivons maintenant dans un monde balisé, sans en avoir extirpé la violence mais en ayant tué cette jubilation de l’imagination et de l’audace qui nous faisait monter sans fin dans des bateaux, vers des quêtes mystérieuses. Nous sommes dans une époque où ne reste plus que l’intellectualisme le plus ascétique, le plus démuni, le plus étique ; nous avons tenté d’oublier cette fêlure des hommes qui les porte vers des continents encore à créer. Quel vent prendre, quelle tempête affronter, où débarquer ? Il n’y a plus que des débarcadères. Et nous balisons sans cesse. L’aventure n’existe plus : on l’a tuée dès notre plus jeune âge, dans nos cœurs et dans nos têtes. Plus de Rimbaud, Pratt ou Burroughs pour parcourir le monde sans relâche à la recherche d’un ailleurs désormais introuvable. Nous sommes devenus des handicapés du rêve et de l’utopie. Notre vie malheureuse s’appelle pragmatisme. Si les usages étaient codifiés, nos vies sont circonscrites, cernées de toutes parts par le rationalisme. Qui oserait encore partir sans bagages vers une destination inconnue ? Nous ne sommes plus que les touristes de nos propres vies. Nous nous regardons vivre de loin, sans comprendre que ce spleen qui nous tue n’émane que du meurtre des dieux ressuscités, de cette mort de l’élévation, du manque de transcendance, de cet appel vers quelque chose de plus fort, qui est à la fois mysticisme et aventure. Ah ! Tout quitter sur un coup de tête pour se jeter dans l’aventure, enfin seul, face à la beauté de tout ce qui est sur cette terre rocailleuse d’argent qu’un dieu malveillant a placé là pour mieux nous perdre. Ah ! Revivre le seizième siècle et ses folies meurtrières. Devoir se battre pour un camp, choisir une position et s’y tenir, défier les plus grandes puissances sans craindre la mort qui, de toute manière, peut débarquer dans chacune des ruelles qu’on emprunte ou vous terrasser imprudemment et sans explication. Ah ! revivre ces époques où il restait quelque chose encore à découvrir, constamment. Où l’on se heurtait toujours à des obstacles renouvelés.
Ah ! vivre enfin ! Que j’aurais aimé connaître ces exaltations merveilleuses ! Que n’ai-je connu le temps où l’ésotérisme signifiait encore, où le mystère emplissait toutes les vies, même les plus simples.
Nous sommes tous des morts vivant.

 

 


Chapitre DEUX


L’écrivain à sa table cherche de nouveaux horizons. Dans un monde de compétition où même les énoncés sont performatifs, Lui seul sait que la paresse est la dignité ultime de l’homme. Dans un monde où tout le monde compte, Lui seul sait combien la paresse est créatrice. Il a choisi lui de ne pas compter ses heures. Il sait lui qu’on ne perd pas sa vie à en conter. Il comprend la vanité de tout le reste. Et il a beau s’écrier au génie, il est le plus humble des humbles. Il appartient à cette caste mal vue des fous sans espoir. Il sait comment le Verbe fut créé ; par la paresse.
Il n’a pas de honte. Il est le dernier des nobles. Seul dans la foule, il fredonne en lui ces mots de Charles et déambule pataudement quand les autres s’affairent à leurs vies occupées, mille fois trop occupées pour écouter un peu la musique monotone que leurs cœurs vides depuis longtemps ne chantonnent plus. Il refuse d’abdiquer ses rêves. Il est le dernier à résister. Pourtant sans rien plus espérer. Tout cela s’est réfugié dans son cerveau tout entier. Il ne se cache pas, même quand il sait qu’on va le mépriser ou le briser. Il est à lui seul la douleur et la fracture des hommes vis-à-vis de leur humanité. Qu’il se tienne droit ou voûté, qu’il se rêve célèbre ou inexploré, il sait seulement à quel endroit il lui faut appuyer. Après, tout n’est plus que question de toucher. C’est la seule difficulté qu’il se doit de briser, bien que parfois le vice est inversé. Il sait que la paresse et l’oisiveté sont les chevaux de sa quête sans cesse renouvelée.


Et qu’on cesse de le questionner. Soit on en est — de ces improbables guerriers ;
soit comme tout le monde qu’on se prépare à crever.

 

 


La Malédiction

La vie est un fleuve qu’on traverse en rêvant.
Faut-il rentrer dans l’écriture ou que l’écriture rentre en moi ?
Qui suis-je pour mériter un sort pareil ? Quelle malédiction a-t-elle été jetée pour m’avoir fait surgir malgré tout, droguée, de la pénombre douce et irréelle du ventre maternel ? Qui dois-je maudire à mon tour pour en être délivrée ? Devrais-je continuellement refaire le même chemin, ou un dieu miséricordieux m’accordera-t-il enfin l’apaisante non-sensation du non-être ? Me remettrais-je à vivre si l’amour à nouveau coule en moi ? Ou ne sera-ce encore une fois, comme éternellement, une illusion pareille à toutes les autres drogues qui me font tenir debout le reste de ma dignité pourtant déjà inexorablement déchue ?
Sera-t-il possible un jour d’être à la fois le prince et la princesse charmante d’une improbable beauté ?
Il est impossible d’écrire si on ne sait pas qui l’on est. La musique joue faux et ma voix est de fausset. Même le rythme est irrégulier. Comme un cœur qui ne pense qu’à s’arrêter. c’est emballé, pesé, et linceulé. Mais il est loin d’étinceler le cercueil qui m’habite. Et si mon cœur est de bois, ce n’est qu’un marin malade, blessé et naufragé. Le goéland sans moi prend son élan. Au milieu de la tempête, il se laisse bercer par des courants mauvais, ses ailes maladroitement déployées. Poète raté.

 

 


L’Initiation

L’écriture pour moi n’est même pas encore une technique maîtrisée. Cela tient plus du journal d’apprentissage, d’initiation, comme un croyant qui ne croit pas et cherche pourtant sa foi en conquérant petit à petit sa voix. Peut-être faut-il que je cesse de fermer les portes de ce que je ne comprend pas. Peut-être faut-il accepter qu’il y a de l’insaisissable dans chacune de mes actions. Je crois pourtant tellement fort avoir raison. Aucun dieu n’existe pour moi, à part peut-être dans cette part de vertu qui m’anime quelquefois. Aucun dieu n’existe. Ce ne sont que de piètres moyens de justifier nos actions les plus belles, et par là même les plus hors de nous, de notre portée. Cette part en nous qu’on ne sait nommer, cette part d’abnégation et de courage et de bonté, peut-être que c’est cela ce dieu dont tous m’ont parlé. Et je finis parfois par croire à sa réalité. Même s’il ne tient que dans ces moments où enfin on dépasse notre satanée humanité. Ce qu’ils nomment dieu, je l’appelle transcendance. Et si je ne suis pas déiste, je suis tout au moins profondément humaniste, ou, pour mieux le dire, sur-humaniste puisque l’humanité n’est bonne qu’à tuer, sauf dans ces moments où l’on s’oublie enfin pour embrasser autant qu’embraser nos cœurs douloureusement blessés par la prescience de nos actes désordonnés.
Et pourtant, me direz-vous, ce tatouage à la gloire d’Apollon et Dionysos que tu portes comme une profession de foi païenne ? Ce n’est que le moyen que j’ai trouvé de montrer ma complexité et mes contradictions et mes aspirations. C’est plus un manifeste littéraire qu’un fondement religieux. Voilà à quoi j’aspire ! Voilà ce que j’admire ! proclame désormais mon corps puisque mon esprit est trop étroit pour le concevoir et le dire. Voilà ce que représente ce tatouage : le courage enfin d’assumer ce que je veux faire continuellement maintenant, et que je n’osais pas avant. Je veux écrire. Je ne veux à présent qu’y penser nuit et jour, et chacune des secondes d’une vie où je m’ennuie. Tout ce que j’écris n’est en fait que le travail préparatoire qu’il me faut accomplir pour espérer un jour y voir plus clairement que le plus perçant des regards. Et apprendre qui je suis. Pour enfin voir mon écriture se délier de savoir où elle va, comme même indépendante de moi tant tout sera devenu limpide. Et je n’aurai plus qu’alors à obscurcir et à griser le trait et mes déliés, pour des semblables restés sur la terre, alors que je la survolerai et qu’enfin je planerai dans les hautes sphères de ma pensée.
Mais il est vrai que cette recherche ne peut s’accomplir si l’on reste à rêver quand il faut enfourcher l’aventure et s’y bien tenir sans jamais désarçonner. Je m’affranchis petit à petit de la langue, pour enfin trouver la mienne et l’inventer. C’est une des plus belles choses que j’aie jamais fait. Et tout à coup, je me sens délivrée et fière d’avoir su harponner pour la première fois ma volonté. Je ne rêve plus l’écriture. Encore me reste-t-il à la vivre et à l’insuffler. A la limite, moins importe le but de la quête (toujours dans ces livres si réels à peine justifiée) que les péripéties transbordantes d’un voyage qui me terrifie pourtant par sa témérité. Partir à l’aventure quand on est sédentaire, oser donner réalité à ce que je n’ai jamais fait que rêvasser, si ça a eu de quoi me pétrifier, m’exalte enfin de beauté et me laisse comme ivre d’une nouvelle personnalité, encore prête à se refermer mais brûlant d’éclore enfin, comme si elle avait toujours été là, bien cachée, et que tous les moi qui se sont succédés était des masques toujours prêts à s’arracher pour enfin me révéler dans cette lumière intérieure qui me semble émerger par tout ce corps qui s’était pourtant tant de fois refusé à avoir partie liée avec ce qu’on ne peut nommer — cette matière si grise de ma mélancolie voûtée. Cela surgit peu à peu et transperce mon derme. Cela finira bien par l’éclater ; et alors ne restera de moi que la lumière d’une couleur insensée.

 

 


L’Autre Inversé

Gilles reprend le cours de son flot sans cesse mouvant. C’est une cataracte de rivière qui se prend pour le Tarn ou la Seine. Il est complètement mégalo ; peu importe puisque je suis mytho. Je crois qu’il faudra que l’écriture patiente encore un peu avant que je sache l’appréhender. Cela n’a toujours pas d’importance, et cela n’est toujours pas ce qui me soucie le plus. Ma vie est trop désertique pour cela. Il fait trop froid la nuit et je crève d’une soif inextinguible pour l’instant. Que de chemin encore à parcourir avant… Avant quoi ? Mais quelles idées te fais-tu ? Toi ? Devenir écrivain ? Ne vivre plus que pour cela ? Laisse-moi rire ! Il ne faut pas être velléitaire pour cela. Et de ce défaut, contrairement à tous les autres, tu ne te débarrasseras jamais. C’est cela ta malédiction, ma jeune amie. Rien que cela. C’est pourtant simple à encadrer, non ? Pourquoi ne te résignes-tu pas ? Tu n’es rien et ne seras jamais rien. Quelque chose de raté à jamais. Encore besoin de développer ? Le travail est un joug que tu ne subiras jamais. Il faut à cela de la volonté. Il faut tendre les filets, harponner et s’accrocher. Le poisson qui te traîne, tu ne le haleras jamais. La seule chose à faire, c’est accepter de se noyer. Et tant pis pour la tourbe qui te pétrifie. Tu n’as jamais été qu’une morte-née. Ca n’existe pas ailleurs que dans tes rêves une vie qu’enfin tu vivrais !
Et cesse de geindre comme si ça allait s’arranger. Tu sais bien que c’est faux : ça ne fait qu’empirer. Que faut-il enfin que je te dise pour te convaincre définitivement ? Tu es un être fermé. Délimité. Borné. Telle a été ma volonté. Il faut bien que tu paies de n’être rien d’autre que ce que tu es. Ma malédiction a été lancée il y a longtemps très longtemps parce que de toi je savais l’Avorté. Si ta mère au-dedans a su te protéger, au-dehors mon coup cent fois plus fort a frappé. Je t’ai atteint si bien que jamais tu n’as pu lutter. Et depuis je ris d’un rire mauvais. Ma vengeance je la tiens. J’ai fait de toi et Thyeste et Atrée. Et tes enfants, tu les a déjà mangés, jamais ils ne seront créés. Si tu entendais ce rire que je lance du plus profond de ton abîme ! Ne sens-tu pas ma présence en toi ? Je t’ai colonisé. La plupart du temps, je n’ai même pas besoin de me manifester : le mal c’est toi-même qui te le fais. Et mon rire en est redoublé. La seule chose que je regrette c’est que tu ne pleures jamais. Quoique sincèrement je croies que tu vas en crever. Pleure un coup ma belle, tu pourrais avoir une surprise. Emporté par le torrent, peut-être devrais-je te quitter ? Non ? Vraiment pas ? J’aime la mélancolie avec laquelle tu me facilites la tâche. Tu es l’aubaine du virus invincible que je suis, une fois que j’ai réussi à investir une personnalité. Je ne t’abandonnerai que lorsque je t’aurai détruite pour de vrai. Tu résistes, ma belle, je dois te l’accorder. Avec même un peu plus de dignité que la plupart des dépressifs que je connais… La vie n’est pas ce que tu avais rêvé ? Pas de vampire gentil et pas de fées. Pas d’aventure ou de quête ; pas même d’enquête ou de mystère terrifiant à affronter ! C’est ça la vie réelle ma belle, tu ne l’avais donc pas compris ? Tu aurais dû regarder autour de toi au lieu de bouquiner ! Arsène Lupin n’a jamais existé ! Sherlock Holmes est mort et n’a jamais ressuscité. Quant au capitaine Nemo, cela fait longtemps que je l’ai noyé. Et ta vie aussi je la prendrai. Il n’y a jamais rien eu qui m’ait assez résisté… Résigne-toi ma laide ; abdique enfin, tu te sentiras délivrée. Fais comme tout le monde ; tu verras, le corps survit très bien sans rien pour l’habiter. Mourir jeune est le privilège des hantés.

 

 


La Lutte pied à pied

Seule parmi tous, j’erre dans les ruines de mes vies inaccessibles à la réalité. Mon problème est que je suis mot à mot aliénée. Mais je jure que ce n’est pas moi qui l’ai fait. C’est peut-être pour ça que je ne peux pas pleurer : un autre prend toujours le relais. On étouffe d’exister. Une fille magnifique me tend les bras quelque part, je ne sais où, là-bas. Mais je ne répondrai pas à son geste car je m’aperçois tout de suite que ce n’est que moi. Je me regarde dans la glace et ne me reconnais pas. Pas la fille d’en face, bien sûr ; elle n’existe pas. Nos seuls contacts se font par l’écran d’un cinéma. Non, je ne peux pas agir parce que ce ne peut pas être moi. Le problème n’a jamais été l’écran du cinéma. Mon esprit et mon corps parfois ne s’accordent pas. Alors je rêve sous la lumière, mais elle ne me touche pas. Il y a quelqu’un d’autre au bout de mes doigts. Et j’ai beau m’accrocher, la prise ne tient pas. Et j’ai beau rêvasser, au réveil il n’y a jamais que moi. Et pourtant moi ne me ressemble pas. Je suis ombrageuse comme la pluie qui coule en moi. Et je fouisse ma terre à la recherche de cet autre en moi qui est toujours là. Et que je ne tue pas. Ce n’est pas l’envie qui m’en manque parfois. Mais c’est aussi le pare-feu du soleil qui me lance. C’est ma douleur première ; la seule, l’unique et même la dernière. C’est ainsi que je vis. C’est ainsi que je me vois. L’écart est si faible. Cet écart est une faille.
Qui de nous deux s’assassinera ?
La réponse, mon dieu, la réponse est en moi. Délivrez-moi.
Je demande pitié, je demande ma grâce. Je veux faire partie de ceux qui s’envolent vivre leur mal-être sous d’autres cieux qui n’existent pas.
Mes doigts maladroits me soutiennent à peine. Je les suis quand je peux ; d’autres fois je ne peux pas.
Le solitaire qui me cannibalise a toujours été là, comme un lâche qui guette sa proie. S’il veut ma mort, s’il la veut il l’aura. Cela ne me gêne pas. Mais qu’on me laisse au moins le choix des armes en ce combat.

 

 


Chapitre TROIS

La Mémoire

J’ai la mémoire qui tranche… Dans le vif de ma caméra incorporée. Le montage se fait tout seul, sans même, ai-je parfois l’impression, que j’y participe. Certains de mes souvenirs m’apparaissent au ralenti, comme une impression odorante dans l’atmosphère et je sais exactement ce que je ressentais à ce moment précis du passé (malgré mes changements successifs de personnalité) ; d’autres au contraire se sont enterrés à jamais. L’importance même de ces instants ne joue pas dans l’acquisition de ce retenir. Des moments, des atmosphères, des saveurs sont comme imprimés dans chaque particule de mon être. Ils ont la précision diabolique d’une épée qui atteint le but fixé. Et puis, il y a ces désespérés qui définitivement sont noyés, engloutis sous le flot incessant de cette marée qui m’emporte le long des rivages à jamais naufragés.
L’écriture et la photographie participent de cet effort désespéré de retenir tout ces états de moi qui déjà sont passés, comme envolés ou enterrés sous des strates de plus en plus introuvables parce que le passé c’est le passé. Il passe et se perd dans l’éternité. L’éternité, c’est quoi ? C’est nos vies toujours un peu plus morcelées. La fragrance de tout ça, c’est peut-être l’essence de ce qu’on est et qu’on parvient parfois — avec quelle peine ! — à dénicher.

 

 


L’Arrogance

Un miroir morcelé me renvoie quelques bribes d’un moi dès le commencement brisé. L’âme baudelairienne je suis née. Tout le reste m’est resté. Toutes mes vies antérieures qui n’ont pas été se mélangent en moi comme l’huile et le lait. Je dois être un peu tarée. Un peu borderline jusqu’au plus profond d’un cerveau dont le seul refuge, dont le seul salut, est d’être le plus possible camé. J’aime le terme, je le préfère à drogué. Et j’espère bien que mon cœur malformé ne me mènera pas plus loin que je ne le voudrais. C’est un cœur si sensible qu’un rien peut l’arrêter. J’attends cette tension ultime qui le verra cesser de lutter. On ne peut rien contre ma volonté. Enfin, si tant est que j’en aie. Qu’on ne se trompe pas ; j’aime la vie à en crever. J’aime rire, parler, chanter ; regarder le ciel et aussi rêver. Et surtout — surtout — j’aime à la folie danser.
L’extase et l’horreur de la vie en moi s’allient.
Je ne suis pas un être de malheur. J’ai trop de lucidité. Les pensées qui me poursuivent me pourchassent de pays en pays — sans jamais me consoler. Je suis ce que je suis. Je ne vais pas non plus m’excuser. Que je sache, ce n’est pas moi qu’il faut blâmer. Si vous avez des plaintes à formuler, ce n’est sûrement pas à moi qu’il faut vous adresser. C’est à ceux, aux seuls, qui ont eu le droit de me nommer.


Mon être de papier n’a pas de réalité, alors de vérité… C’est un jeu de cache-cache, où je ne veux pas vous voir me trouver.
Il n’y a pas de débat, pas de concours, pas de compétition. Je suis ou je ne suis pas entre vos mains glacées. On ne saurait me lire et se réchauffer ; je suis un glacier comme d’autres des îles désertées. Une chose est sûre : mon essence est asexuée.
Et je ris car j’existe par moi-même. Je suis vos cauchemars et la moitié de vos rêves.
Les livres ne se font pas avec des « ma mère m’a trop aimé et mon père pas assez ». Le processus est bien plus compliqué. C’est un rythme à soi qu’il faut accepter.
Oh certes ! ma mélodie est glacée. Il faut être déjà mort pour pouvoir m’écouter. Il n’y a plus guère que les morts qui lancinement se laissent bercer.

 

 

Tourments

Je sais trop bien pourquoi je ne peux pas pleurer.
Je suis en colère. Je suis en colère des agressions quotidiennes. Je suis en colère de devoir sacrifier qui je suis à qui je devrais être et que je ne connais pas. Je suis en colère de voir le monde continuer sur une voie qui ne mène qu’à l’anéantissement et au trépas. Les mythes depuis la nuit des temps qui les a compris ? Ces messages de nous-mêmes à nous-mêmes, qui a voulu les entendre ? L’homme pourrait se réformer, améliorer en lui les sentiments d’humanité en étouffant un peu ses instincts de curée. Mais pour cela il aurait à laisser son cerveau en otage à la paix, le temps de régler les conflits invivables de son humanité. Il est moins ardu de se laisser aller, juste de semer quelques règles sacrées _ parce qu’il faut bien se repérer.
Pourquoi faut-il toujours que tout soit codifié ? Pourquoi dois-je constamment jouer la petite fille encore garçon manqué pour ne pas me faire agresser ? Que mets-je donc en danger en ne faisant qu’exister ? Représenterais-je quelque chose de si dérangeant pour la société ? Est-ce pour cela que je passe ma vie à m’excuser ? Sont-ce là les raisons qui m’empêchent de me révolter ? Sont-ce là les causes de ce qui me pousse à être plus parfaite que la perfection elle-même, bonne amie, bonne fille, bonne sœur parfois ? Pourquoi dois-je sans cesse travestir ma personnalité, comme pour me faire pardonner d’être le contraire de ce qu’on attend de moi ? C’est que tous me regardent comme un animal étrange. A son âge, refuser sa féminité !
Et si j’étais femelle quand même malgré vos préjugés ?
Pourquoi, sous prétexte de sexe devrait-on se conformer à des habits qui ne font que vous nier ? Et je ne peux me défendre sous peine d’être accusée. Car il faut bien comprendre que mon allure ne fait qu’agresser… Alors que vos regards ou vos pensées, exprimées fortement ou soigneusement cachées, ne peuvent bien sûr me toucher.


Je ne vous comprends décidément pas. Quoique je fasse, je reste le monstre qui tremble en entendant vos pas.


Mais je ne me plains pas. Je ne pleure même pas. Je résiste toujours. Je suis la bonne copine sur laquelle on peut compter. Après tout, il y avait un choix à faire. Et selon eux je l’ai fait. Mais qu’elle s’avise de vouloir raconter ce qui la dévore comme un chancre exilé, plus personne n’est là pour entendre son spleen, cette souffrance-même qu’elle se doit de celer. Car, voyons, cela ne se fait pas ; j’ai déjà de la chance de n’être pas plus bas. Les hétéros sont marrants, ils ne se rendent compte de rien. Il passent leur vie à compter les points, une fois que le jeu est depuis longtemps terminé.
De quoi me serviront, dites-moi, vos excuses quand je serai morte et enterrée ?
Ma souffrance c’est maintenant, ouvrez donc les yeux. Moi je passe bien ma vie à les écarquiller — de colère, de peur devant votre société. J’essaie de comprendre, mais jamais ne saurai. Il y a un mystère là-dessous que j’ai beau explorer, ou je suis plus humaine, ou je suis plus tarée. Je suis de ceux qui aiment, je n’ai jamais bien su juger. Que me faut-il comprendre pour apprendre comme les autres à haïr ce qui n’est pas sa propre idée du parfait ? Le parfait est trop grand pour moi. Je n’ai jamais su seulement le cerner. Je ne suis que moi ; c’est déjà bien assez.
C’est pourquoi je me le dis, redis et répète à l’infini en une tendre litanie :
Ecrire, c’est pleurer.

 

 


Chapitre QUATRE


La Destinée

Si la mort n’est qu’un rêve dont on ne se relève pas, la vie n’est peut-être qu’un jeu où mes dieux rigolent bien ? Je ne sais plus rien, à part ce morne ennui qui du fond de mes nuits vient se tapir dans ma vie.
Peut-être me faut-il partir encore et cesser de m’avilir. Il y a des fois où je me dis que réfléchir, cela ne me convient pas. Je pense bien donc je vais mal, voilà le syllogisme. Agir délivrée, c’est éventuellement mon possible. Mais il me faut faire vite, car mon cocon se délite. Je ne voudrais pas d’un papillon crevé ou décomposé, encore moins d’un vers qui de la terre se repaît.
Me voilà comme toujours coincée au milieu de mes demi-semblables les hommes et les femmes, moi qui suis plus que cela, moi qui annule toutes lois.

 

 


Délires

C’est moi qui sonde l’écheveau de mon âme. Quel bordel j’y ai mis ! Mais c’est toujours comme ça ; avant de ranger, il faut tout sortir pour trier (ce qui est à jeter et ce qui est à garder). C’est d’ailleurs comme cela qu’on retombe sur des trucs oubliés. Parfois j’ai l’impression de délirer, ou de combler des trous parce que j’ai trop jeté. Je fais place au fur et à mesure. Place à quoi ? Je ne le sais pas. Du moins pas encore. Dieu merci il me reste des recherches sans fin pour trouver ma voie et pour me trouver moi. Je pourrais parcourir l’univers ou rester cloîtrée dans ma chambre d’université, l’infini qui s’étale devant moi, l’infini ne bouge pas. Il est là et il n’attend que moi. Qu’importe qu’il n’y ait pas d’Ariane pour me guider ; le fil c’est moi-même qui me vais le tricoter. Et si je me perds, tant pis, au moins j’aurai essayé. Le monstre est là, en moi, pas bien loin. Il ne demande rien d’autre que de remonter. Pousser son cri puissant, violent et désespéré, c’est tout ce qu’il réclame et je ne pourrais toujours le museler. Mieux vaut le contenir tout en le laissant s’exprimer. Lâcher un peu les rênes et respirer. Car de toute manière, s’il étouffe, mon cœur abîmé ne saura y résister. Il me faut le contrôler tout en lui laissant un peu de liberté. C’est le seul moyen de vivre, que de ne pas le tuer.
Il me semble constamment que ma tête et mes nerfs vont exploser. Je me sens comme une grenade dégoupillée. Je me sens libérée et pleine de vitalité. Et simultanément angoissée et pressée sous le fardeau pesant de mes autres personnalités, celles qui sont plus ou moins policées.
En dévoilant certains aspects dissimulés de mes personnalités, je découvre mes possibles. C’est un peu compliqué à cerner. Les mots me font défaut(s). Je les ai sus un jour, mais pour une raison, ou une autre, j’ai dû prendre le parti de les oublier, sans vraiment calculer l’impact et les trous que cela laisserait dans ma psychè. Il me faut partir à la reconquête de mon être. Rien n’est jamais perdu, rien jamais ne se crée. Tout reste caché, comme dans ce jeu où l’on attend d’être trouvé. Ce que je cherche, mes dieux ? Ma réalité. C’est-à-dire celle, la seule, que je saurai inventer. Le monde n’existe pas et les yeux ne voient rien. Tout est créé par cet acte magnifique et sublime qui nous permet de voir des images de la réalité se détacher. Ce sont les seules réalités visibles, presque tangibles, que celles qu’on admire dans l’acte de lire rêver penser. A chacun sa perception de la réalité. C’est pour ça que l’unique, la vraie, est celle qui défile sur nos écrans intimes. C’est un peu réducteur, c’est un peu facile. Pourtant ne sommes-nous pas nous-mêmes bornés et limités — ne serait-ce que par le fait qu’on a beau y rêver, on ne peut tout embrasser ? Le cerveau, malgré toutes ses capacités, ne pourra jamais nous emmener que le long des rives changeantes de l’infini et du parfait. Il ne sait pas comment faire pour y pénétrer sans risque et sans devoir s’arrêter faute de combustible. Du combustible, on en a à revendre, me diras-tu. Mais à quoi sert l’essence quand on dépasse nos contrées ? Sans puissance, à quoi sert-il d’essayer ?
Et nous voilà comme toujours coincés à l’orée d’une forêt de paix. C’est le drame de l’homme de penser si bien et de ne pouvoir avancer plus loin.
Quelques uns ont bien tenté la grande traversée, mais qu’ont-ils vu là-bas, on ne le saura pas. S’ils en sont revenus, on n’en a rien su. Et si on l’a su, on n’a pu rétablir une communication à jamais coupée. Alors on les a enfermés — et parfois suicidés.
C’est une maladie qui ne se transmet pas.
On l’attrape tout seul, et on ne s’en remet pas.
Et ceux qui s’en moquent, ceux qui ne comprennent pas, doivent pourtant envier un courage comme celui-là.
Le respect glacé et amusé, voire étonné, ne change rien à la destinée de ceux qui devaient se jeter dans un ailleurs loin là-bas, s’y jeter constamment ou ne vivre pas. Ce n’était pas un choix. C’était un appel, non pas d’un dieu qui n’existe pas, mais d’eux-mêmes vers eux-mêmes et vers au-delà. C’est d’ailleurs toujours là qu’ils finissent leur quête tumultueuse, là qu’ils prennent du repos en imitant les dieux auxquels tout le monde croit. Il n’y a pas de liberté ; notre prison est là. Là entre ces quelques morceaux d’os et de peau durs comme du bois. On a beau se la jouer, on reste toujours là, prisonnier éternel d’un soi qu’on ne répudie pas, sous peine… sous peine de quoi ? Vous le savez très bien : je ne suis pas la seule à me cogner dans ma prison de toiles d’araignée.
Quand il n’y a pas de sauveur, ne reste que la folie — ou la parfaite conformité et sa petite vie étriquée.
J’ai choisi mon camp. Celui qui à mes yeux revêt le plus beau parement. Je ne puis me résoudre à tout abdiquer.
Je veux bien devenir adulte, mais pas me résigner. Je veux garder en moi cette parcelle d’éternité qu’on se rappelle encore, qu’on touche du bout du doigt, quand on est encore un ange, quand on est encore dans l’enfance. Tout est alors possible, les limites ne sont pas encore posées, transmises et ingérées. Je renie ces limites et m’accroche à mes rêves puisque c’est la seule chose qu’il me reste. Je refuse toujours de rendre les armes, de me laisser coloniser. Je ne serai pas ce qu’il faut que je sois. Je me chercherai moi jusqu’à ce qu’épuisée, je me fasse tuer. Si la vie c’est abdiquer, seule je marcherai au milieu de ces cadavres usés et tendrai mon cœur prêt à éclater ; et tant pis si les balles me font trébucher et tomber. J’aurai mené le combat jusqu’aux limites de moi.
L’abyme vertigineux ne m’abîmera pas. Je descendrai le gouffre sans chercher à remonter. Ce que je veux, je l’aurai — cette parcelle sublime d’éternité volée. J’aurai du courage pour deux, pour trois, et peut-être même pour moi. Je serai le roc auquel je m’agripperai. Je serai l’unendliche chute qui me mènera toujours plus bas. C’est-à-dire vers ce soleil éclairant qui bien loin d’aveugler nous ouvre les portes de la divinité. Mais c’est à l’intérieur qu’il faut le voir rayonner et régner. Il est en nous ce qu’on cherche ailleurs, au-delà des nuages, plus loin que l’infini ; et c’est à sa source limpide que j’irai puiser. Le combustible ne manque pas, ni la force, ni l’envie. Seule la timidité entrave mes pieds de fée éclopée. Comment oserais-je le saluer, si seulement je puis le trouver ?
Mais la route est encore bien longue. Je ne la terminerais probablement pas. Tant pis puisque déjà je le sens au fond de moi. C’est toujours ça.
Le chemin est douloureux. Cela brûle si fort que souvent il fait froid. Alors je m’emmitoufle et me réfugie hors de moi en me répétant ça ira ça ira ça passera. Mais ça ne passe pas.
C’est le prix à payer, cette brûlure, ce gel — de nos cœurs de nos âmes et de nos artères —, pour accéder peut-être à ce ciel éternel, au jardin parfait dont les hommes n’ont jamais fait que rêver.
Mais je divague et chavire sur un trop frêle esquif. Et je sens monter en moi ce qu’on appelle folie. Il faut une bien grande maîtrise de soi pour ne se perdre pas ou pour ne point dévier d’une route à peine esquissée.

 

 

Deuil

Quand tout le monde abdique, moi comme une enfant gâtée, je m’enferme dans cette irréalité. Le chemin que je prends ne mène nulle part. Et je crois bien qu’aucune des voies que je choisirai n’aura de destination finale. Parce qu’il n’y a rien. Il n’y a que cette voix qui me dit « suicide-toi ». Mais celle-là, la seule qui me parle rien qu’à moi, je n’ai pas le droit de l’admettre sous mon toit.
La réalité existe de moins en moi. D’ailleurs je ne l’écoute pas. Car sa voix est glacée et me fait déraper.
L’appel que je lance vers Personne n’est pas exaucé.
Combien de temps encore me va-t-il falloir tenir, feindre, ruser ?
Combien de temps encore vais-je pouvoir me cacher ?
On m’enferme dans la vie comme si vivre c’était le bonheur absolu. La Félicité.
Ca l’est peut-être pour beaucoup. Moi ça m’a toujours ennuyé. A en crever.
Aussi loin que je remonte c’est cette obsession qui me taraudait.
Vais-je passer le reste de ma vie à tout rater, sans qu’on comprenne que c’est un message codé qui annonce « je veux crever, foutez-moi donc la paix ! » ?
Mais quand on se rate une fois, après on n’a plus le droit. C’est la Loi.
Il n’y aura donc personne pour venir m’achever ?
J’aime le soleil, les rires et la pluie. J’aime le gazon des forêt, les drogues et tout se qui s’ensuit _ s’enfuit ?
Là n’est pas le problème, là n’est pas mon malheur.
Le malheur c’est de n’être que moi.
Et si moi veut mourir, qui pourra le retenir ?
Ce courage de vie m’épuise bien plus que tout autre chose. C’est chaque jour et chaque nuit une bataille pour laisser cette porte close.
Si seulement ils savaient tous autant qu’ils sont que ce combat incessant me mine et me vide et me laisse harassée, sans courage de reste pour l’avenir de ma vie.
C’est pour cela aussi que même seule je m’interdis de pleurer. Les damnés ne pleurent pas ; ils n’ont même pas la force de crier. Si encore je pleurais, c’est tout qui s’effondrerait.
Pensent-ils à cela, égoïstes qu’ils sont ? Persuadés de leur bon droit et que vivre m’est une obligation.
Le barrage que je tiens, il n’a pas intérêt à céder. Quelle obstination et quelle force il me faut déployer chaque seconde d’une vie que je renie pour tenir et tenir et tenir. Comme une litanie.

 


Fuite

Je vis dans un autre monde qui lui m’obéit. Et les voix de ce monde-ci petit à petit s’obscurcissent. Déjà je n’en entends plus que certaines, comme séparées de moi par un bras de mer.
Parfois je m’effraie et me demande si c’est moi la tarée. Ou bien si c’est ce monde pour lequel je ne suis pas fait. Le masculin est voulu, puisque c’est le genre neutre. Le féminin lui seul est le genre marqué. Je suis neutre à jamais dans cette vie commandée. Je suis neutre à jamais. Je me suis neutralisée.

Ce n’est pas pour rien que j’ai une passion absolue pour l’imparfait, et pour les sons « é ». C’est le son entêté du passé lentement décomposé.

 

(A suivre...)

 

Anne Treignier-Bleys, 2001. © Droits réservés.

 

 

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